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Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE

La « diplomatie coopérative » chinoise, une occasion de stimuler le dialogue tripartite France-Chine-Afrique

16 septembre 2017
Face à la nouvelle offre chinoise de diplomatie coopérative, concrétisée par la relance en cours des mythiques « Routes de la soie », la France se montre-t-elle trop peu proactive ? Elle a pourtant de quoi s’affirmer comme « partenaire naturel » et complémentaire de la Chine, notamment en Afrique. Décryptage, par Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)*.

Photo - Emmanuel Dupuy. © Capture i24

« La géographie n’est autre chose que l’histoire dans l’espace, de même que l’histoire est la géographie dans le temps » (Élisée Reclus, 1905)

Cette citation du géographe de la fin du XIXe et du début du XXe siècle illustre parfaitement le titanesque projet chinois de « Route et de Ceinture » (« One Belt, One Road », OBOR) visant à faire renaître les mythiques « Routes de la Soie », qui firent les riches heures des marchands à partir de la dynastie des Hans, dont l’Empereur Han Wudi, qui envoya Zhang Qian, aux alentours de 139 avant J.-C., à la rencontre de l’Empire romain. Mille ans et quelque quatre siècles plus tard, à travers son ouvrage « Il Milione » (aussi appelé Le Devisement du monde, circa 1298, ce fut au tour de Marco Polo de revenir sur son épique périple chinois…

Le 18 janvier dernier, après dix-huit jours et 12 000 km traversés, le premier train de marchandise ayant quitté la ville de Yiwu dans la province du Zhejiang faisait son arrivée à Barking, dans la banlieue de Londres. Ferdinand de Lesseps en rêvait vers la fin du XIXe siècle, à travers son projet de chemin de fer central asiatique, l’ONU l’appelait de ses vœux, en 2009, à travers le projet du Trans-Asian Network, mais c’est finalement sous l’égide du projet chinois OBOR que naissait concrètement une coopération eurasienne, porteuse de formidables opportunités économiques et diplomatiques.

En 2013, l’idée « révolutionnaire »
à 500 Md $ de Xi JInping

C’est, du reste, riche de ce glorieux et fructueux passé, que le président chinois, Xi Jinping, lançait, en octobre 2013 dans la ville du centre de la Chine, Xi’an et dans un des principaux ports chinois, Ningbo, son idée « révolutionnaire » de relancer les mythiques routes terrestres et maritimes reliant la Chine à l’Europe et à l’Afrique, à travers l’Asie centrale, le Caucase, les Balkans et le Moyen-Orient et reliant la Chine à l’Europe, à travers les « quatre mers » (mer de Chine ; Océan indien /mer Rouge ; mer Caspienne ; mer Noire/ Méditerranée).

De quoi s’agit-il réellement ? car les chiffres sont tellement gigantesques qu’ils donnent le vertige.

S’il fallait résumer le projet en quelques réalités, il conviendrait de retenir les 500 milliards de dollars que la Chine s’engage à investir d’ici à 2035, tout au long de six corridors traversant 68 pays, et ce, afin de « compenser » les 26 000 milliards de dollars de déficit en matière d’infrastructure (routes, ponts, ports, chemins de fer, pipelines, aéroports…).

Mais, la « vision » du président chinois doit aussi se comprendre à l’aune des cinq « principes » qui en conditionnent sa légitimité :

« Observer scrupuleusement les buts et principes de la Charte des Nations Unies » ;
« Persévérer dans l’ouverture économique et la coopération » ;
« Persévérer dans l’harmonie et la tolérance » ;
« Faire jouer pleinement les règles du marché » ;
« Favoriser une démarche « gagnant-gagnant ».

Ainsi, la Chine entend surtout, à travers, ce méga projet, qui confirme « l’orientalisation » des relations internationales, confirmer son positionnement de principale puissance mondiale.

Certes, il faudra attendre 2030 pour que la Chine dépasse les États-Unis, tant sur le plan du budget militaire ou de celui de la part hégémonique des produits chinois sur les échanges commerciaux, mais déjà, par le truchement des 100 milliards de dollars engagés depuis la fin de l’année 2014, pour la création de la Banque asiatique d’infrastructure et de développement (AIIB), la Chine est devenue de facto, la puissance commerciale globale de nature à concurrencer durablement les États-Unis.

Comment expliquer le peu d’intérêt français ?

Dès lors, comment expliquer, le peu d’intérêt français, singulièrement un certain dédain européen pour cette nouvelle configuration géo-économique, géopolitique et géo-culturelle ?

Bien souvent, quand il s’agit de comprendre l’importance « stratégique » de la Chine, c’est vers l’ancien Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin qu’il faut se tourner. Ne fut-il pas le seul français à assister au Sommet des 14 et 15 mai derniers à Beijing, centré autour du projet OBOR, parmi les 29 chefs d’États et de Gouvernements qui avaient répondu présent à l’invitation du Président Xi Jinping ?

L’on peut certes se féliciter de la création d’une « Mission des nouvelles Routes de la Soie économiques » au sein de la direction générale des Entreprises du ministère des Finances, tout en se désolant qu’à l’occasion des Conférences annuelles du Boao Forum, qui se tiennent, depuis 2002, dans la province du Hainan, la France soit officiellement absente.

C’est pourtant là, que s’y décide un nouvel ordre mondial, dans lequel les concepts de diplomatie « coopérative », de politiques de développement plus « inclusives » (« people to people ») et de remplacement du G20 au profit du concept de E11 (réunissant les 11 économies émergentes aux côtés des BRICAS) y sont discutés…

Comment comprendre, aussi, que lors du Sommet de Beijing, en mai dernier, le vice-président du Parlement européen ne daigne pas signer le communiqué final, mettant en exergue les contours du projet OBOR, sur une base plus concrète ?

La Realpolitik nous impose pourtant d’ouvrir les yeux !

Le « dialogue tripartite » France-Chine-Afrique,
un projet à fortes opportunités

Depuis 2009, les investissements directs chinois ont été multipliés par cinq aux États-Unis ; leurs échanges commerciaux avec le continent africain avoisinent désormais les 220 milliards de dollars (la balance commerciale France/Afrique n’est « modestement » que de 54 milliards d’euros) ; 113 milliards de dollars sont aujourd’hui consacrés à la consolidation d’un budget de la défense en constante hausse (+ 17% en 2016, bien qu’encore loin des 589 milliards de dollars que consacrent les États-Unis à leur défense) mais qui fait désormais de la Chine, un acteur sécuritaire de premier ordre, et ce, par le truchement des 2 500 Chinois déployés dans les opérations de maintien de la paix onusienne et de la contribution financière conséquente de la Chine au budget de l’ONU (4-5e contributeur)…

Lors de la première réunion du G20 en Chine, les 4 et 5 septembre 2016 à Hangzhou, et répétés les 7 et 8 juillet 2017 à Hanovre, sous la présidence allemande du G20, ont pourtant été évoqués les principes « cardinaux » que le manque d’incarnation du leadership évanescent américain nous oblige de confronter collectivement, et ce, dans une configuration de partenariat plus approfondi avec la Chine.

Ces principes constituent pourtant d’évidence des opportunités qui devraient faire de la France un partenaire naturel de la Chine :

Complémentarité commerciale dans le contexte d’une économie caractérisée par l’inter-connectivité autant que la volatilité ;

Nécessité de la concertation, eu égard à des divergences structurantes, appelant néanmoins à des convergences et l’instauration d’un dialogue stratégique, sur les grands dossiers internationaux (stabilité au Moyen-Orient, développement sur le continent africain, maritimisation des relations internationales dans un contexte où 90 % des marchandises sont encore transportées par voies maritimes, règlement pacifique de la crise vis-à-vis de la Corée du Nord…) ;

Opportunité de construire une communauté de destin écologique, gagée sur les engagements fermes que la Chine a promis de réaliser – notamment la diminution significative de ses émissions en gaz à effet de serre, alors qu’elle en émet le plus dans le monde ;

Capacité de profiter mutuellement des formidables leviers de croissance et de coopérations dans quelques secteurs clés (santé, éducation, sécurité), à l’aune du projet de « dialogue tripartite » France-Chine-Afrique, par le biais de la Déclaration conjointe sur les « investissements en marché tiers », présentée par l’ancien Premier ministre Manuel Valls et son alter ego chinois, Li Keqiang, aux côtés du président sénégalais Macky Sall, en juin 2015…

La troisième édition du Forum Tianshan, tenu à la mi-juillet 2017 à Urumqi, dans le Xinjiang, aura ainsi l’occasion de se rendre compte, qu’un nouveau « Grand Jeu » s’est mis en place, sans que nous en prenions suffisamment conscience en Europe.

Comme au XIXe siècle, dont le cours fit comprendre au « père » de la géopolitique mondiale, l’Amiral britannique John Mackinder, que le cœur du monde (Heartland) se situait en Asie centrale, sachons comprendre que se joue par le truchement des véleités chinoises, l’affirmation sur la scène mondiale, d’un espace eurasien structuré et cohérent, dont l’expression organisationnelle la plus aboutie est l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS) qui représente, avec 2,8 milliards d’habitants, 40 % des réserves de gaz naturel, 20 % du pétrole, 40 % des réserves de charbon et 50 % de celles d’uranium…

Les Routes de la Soie sont souvent décrites comme étant celles d’un partenariat « gagnant-gagnant ». Gageons qu’elles sont aussi et surtout celles d’une rationalité économique que devrait accompagner une Realpolitik que le nouveau président de la République, Emmanuel Macron, semble vouloir incarner.

Espérons que ce soit bien cette perspective que ce dernier entend tracer. Le refus récemment mis en exergue, à l’occasion d’une réunion du Comité France-Chine (CFC) de faire en sorte que la France appartienne au projet OBOR, autorise pourtant d’en douter.

Emmanuel Dupuy
Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE),
professeur invité au sein de la Zhejiang Wanli University et du Ningbo Maritime Silk Road Institute (Ningbo, Chine).

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