Élisabeth MORENO, ancienne ministre et Présidente de ADWIN : « Le XXIe siècle ne se fera pas sans l’Afrique ni sans les femmes ! »
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Entretien par Denis DESCHAMPS,
pour AFRICAPRESSE.Paris (APP)
@DjuliusD @africa_presse
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APP – Vous êtes une femme de conviction : voulez-vous nous dire ce qui vous anime ?
Élisabeth MORENO - J’aime profondément l’Afrique : je suis ainsi particulièrement heureuse d’appartenir à cette double culture qui m’anime, africaine et européenne. Je me sens en effet comme un » fruit » des deux côtés de la méditerranée, qu’on ne saurait dissocier.
Ces deux continents ont en effet une grande proximité géographique, et aussi une histoire commune qu’on peut d’autant plus qualifier de « familiale » que les diasporas jouent aujourd’hui un rôle indéniable de « pont » entre l’Afrique et l’Europe, le Sud et le Nord.
C’est pour cela que je me suis engagée, en lançant un fonds d’investissement à impact social et environnemental, qui vise d’abord l’Afrique francophone. Comme je l’ai récemment dit dans une émission de TV5 Monde, nous devons ainsi appuyer la dynamique entrepreneuriale d’un Sud qui innove dans les domaines des énergies renouvelables, du numérique (par exemple avec la « mobile money »), des industries culturelles et créatives, et qui invente des solutions qui peuvent aussi irriguer le Nord.
APP – En quoi pouvez-vous faire œuvre utile ?
Élisabeth MORENO – Au lendemain de la 115e journée internationale des droits des femmes, nous célébrons le premier anniversaire d’ADWIN, un mouvement mondial qui rassemble les femmes africaines et afrodescendantes.
ADWIN est né d’une conviction simple : dans un monde aussi fragmenté qu’aujourd’hui, nous devons apprendre à nous relier pour peser davantage. Grâce à la technologie, au numérique et à l’intelligence artificielle, nous pouvons dépasser les frontières et les langues, afin de permettre à des femmes lusophones, francophones et anglophones de se parler, de se comprendre et d’agir ensemble.
Car après 115 ans de lutte pour l’égalité, les femmes restent encore trop souvent tenues à l’écart du pouvoir, alors même qu’elles paient un prix particulièrement lourd dans les crises, les conflits et les inégalités.
ADWIN est ainsi une réponse concrète pour celles qui, malgré leur talent, leurs compétences et leur courage, restent à l’intersection de trop nombreuses injustices. C’est un espace de solidarité, de visibilité, de transmission et d’action.
Parce que l’égalité est fragile et elle se construit pas à pas, ensemble.
APP – Qu’allez-vous faire ?
Élisabeth MORENO – Lorsque nous avons officiellement lancé ADWIN en juin 2025 à Abidjan, nous avons été encouragées par le soutien de deux Premières Dames, Dominique Ouattara et Débora Katisa Carvalho, ainsi que par celui de la ministre du Genre et de la Famille et également de la présidente du Compendium, l’ancienne ministre Euphrasie Kouassi Yao. Les entreprises africaines et internationales étaient aussi présentes, avec les associations.
« Créer un écosystème vertueux
au service des femmes »
C’est cela, la recette du succès d’ADWIN : un écosystème composé de personnalités engagées, d’entreprises, d’associations et d’acteurs institutionnels. C’est la clé de notre réussite : mobiliser les femmes et les hommes qui croient qu’aucune transformation durable ne se fera sans les femmes, et certainement pas sans les femmes africaines et afrodescendantes.
Concrètement, que faisons-nous ?
Nous agissons sur cinq leviers majeurs. D’abord, l’éducation et la formation, parce qu’il n’y a pas d’autonomie sans compétences. Ensuite, la confiance et l’estime de soi, parce qu’on ne prend pas sa place quand on a été trop longtemps invitée à douter de sa légitimité. Nous travaillons aussi sur l’accès au capital et aux opportunités professionnelles, car le talent ne suffit pas quand les réseaux, les financements et les bons cercles restent fermés. Nous agissons également sur la culture et l’héritage, pour contribuer à bâtir un nouveau narratif sur les femmes africaines et afrodescendantes. Enfin, nous intégrons la santé physique et mentale, parce qu’il n’y a ni liberté, ni leadership, ni impact durable sans cela.
À Abidjan en 2025, 2 000 femmes venues de plusieurs régions du monde se sont réunies pour partager leurs parcours, créer des liens utiles et faire émerger des projets concrets dans des domaines aussi variés que l’agriculture, le commerce, la recherche, l’ingénierie ou l’entrepreneuriat.
Notre ambition maintenant est de transformer un réseau en levier de pouvoir d’agir : nous voulons créer des connexions utiles, accélérer les opportunités, faire circuler les compétences, les ressources, les financements et la confiance.
Parce qu’il ne suffit plus de dire aux femmes qu’elles ont du potentiel ou qu’elles doivent simplement oser. Il faut impérativement construire les conditions pour que ce potentiel et cette audace deviennent de l’impact.
APP – Voulez-vous nous en dire plus sur la Fondation ADWIN dont vous êtes la Présidente ?
Élisabeth MORENO – La Fondation ADWIN agit pour créer un écosystème vertueux au service des femmes, en particulier des femmes africaines et afrodescendantes. Notre objectif est simple : transformer le talent et l’engagement des femmes en opportunités réelles, en autonomie économique et en leadership.
« Le mentorat est souvent
ce qui manque le plus »
Plus concrètement, nous agissons de plusieurs manières :
D’abord, avec des programmes de mentorat dans différents domaines, pour accompagner les femmes dans leur développement personnel, professionnel et entrepreneurial. Le mentorat est souvent ce qui manque le plus : quelqu’un qui ouvre une porte et qui partage une expérience, peut en effet tout changer !
Ensuite, grâce au soutien de la Fondation ENGIE, nous attribuons des bourses à des étudiantes, notamment au Brésil, qui excellent dans des domaines stratégiques comme l’agriculture, les énergies renouvelables, le climat, la santé ou l’éducation. Ce sont des jeunes femmes extrêmement talentueuses, mais dont les familles n’ont pas toujours les moyens de financer des études longues, ce qui les conduit parfois à abandonner leur parcours.
Nous soutenons également l’entrepreneuriat féminin. Avec notre partenaire Diambilay Business Center, nous avons déjà accordé des prêts à des femmes entrepreneures, notamment dans la tech et la santé, pour leur permettre de développer leurs projets.
Nous envisageons aussi la création d’un musée virtuel, accessible en ligne, pour valoriser l’histoire et les contributions des femmes africaines et afrodescendantes. Parce qu’aujourd’hui encore, leur rôle dans l’histoire, la science, l’économie ou la culture reste largement invisible.
Et cela nous amène à une question à mon sens essentielle : qui raconte l’histoire du monde ?
Aujourd’hui, les grands modèles d’intelligence artificielle sont majoritairement développés aux États-Unis ou en Chine. Or, l’Afrique représente aujourd’hui près de 18 % de la population mondiale, mais son histoire, ses cultures et ses contributions ne sont pas suffisamment présentes dans les bases de connaissance qui nourrissent ces technologies.
C’est la raison pour laquelle je préside la Fondation Femmes@Numérique, qui agit pour renforcer la place des femmes dans les métiers du numérique et de la technologie car elles sont moins de 30 % au niveau mondial à contribuer à la construction de ce nouveau monde numérique.
Enfin, mon activité professionnelle est elle aussi tournée vers l’impact. Je préside ainsi le conseil d’administration de Ring Capital et Ring Africa, qui investissent dans des start-ups africaines innovantes, engagées sur les grands défis sociaux et environnementaux de notre époque. Enfin, je siège également au board DEI de Sanofi ainsi qu’au conseil d’administration de Laprophan au Maroc.
Tous ces engagements nourrissent mon ambition de contribuer à construire un monde plus juste, plus inclusif et plus durable, où le talent des femmes peut pleinement se déployer.
APP – Vouvez-vous nous parler des diasporas africaines de France ?
Élisabeth MORENO - Les diasporas africaines en France constituent une richesse considérable.
On dit souvent qu’elles peuvent « créer des ponts » entre la France et les pays africains dont elles sont issues. C’est vrai. Mais je dirais même davantage : elles peuvent être des accélérateurs de lien, de compréhension mutuelle, d’innovation et de création de valeur, aussi bien pour la France que pour le continent africain.
Par leurs compétences, leurs parcours, leur double culture, leur capacité à naviguer entre plusieurs univers, les diasporas africaines représentent en effet un réservoir exceptionnel d’expertises, d’énergie entrepreneuriale et de capital humain. Elles peuvent jouer un rôle majeur dans le développement du continent africain, à condition d’être pleinement reconnues, écoutées et associées.
Cela suppose qu’elles travaillent en lien étroit avec les institutions publiques de leurs pays d’origine, bien sûr, mais aussi avec les institutions françaises, qui n’ont pas encore, selon moi, pleinement pris la mesure de leur valeur stratégique, y compris pour la création de richesse, d’emplois et d’opportunités en France même.
Il faut aussi regarder les choses avec lucidité : l’image trop souvent dégradée de l’Afrique, entretenue par certains discours médiatiques ou politiques, pèse encore lourd. De la même manière, la lecture parfois politicienne ou électoraliste des diasporas africaines en France empêche de voir ce qu’elles sont réellement : non pas un problème à gérer, mais une force à reconnaître et à mobiliser.
Je le dis souvent, et je le crois profondément : l’Afrique est une partie de la solution, pas le problème. Et les diasporas africaines en sont l’une des démonstrations les plus concrètes. Les dénigrer, les caricaturer ou les instrumentaliser est non seulement injuste, mais aussi profondément contre-productif pour la cohésion de notre pays.
Nous avons besoin d’un nouveau regard, d’un nouveau récit. Quand une artiste comme Aya Nakamura rayonne à l’international, c’est aussi la France qui rayonne. Quand Fally Ipupa remplit régulièrement de grandes salles et fédère bien au-delà des publics africains, cela dit quelque chose de la puissance culturelle, économique et symbolique de ces trajectoires.
Ces réussites ne sont pas anecdotiques. Elles sont des signaux. Elles montrent que les diasporas africaines ne sont pas à la marge de l’histoire française : elles participent pleinement à son présent et peuvent contribuer puissamment à son avenir.
« Il est urgent d’investir
davantage en Afrique »
APP – Que prévoyez-vous maintenant ?
Élisabeth MORENO - Avec ADWIN, nous préparons l’organisation de notre deuxième sommet annuel, qui se tiendra cette fois au Ghana, en décembre, à l’occasion du Jubilé marquant les 70 ans de l’indépendance du pays. Ce rendez-vous sera construit en lien avec l’Union africaine, l’AUDA-NEPAD, ainsi qu’avec de nombreuses institutions et entreprises qui ont décidé de se joindre à cette dynamique.
Parallèlement, avec Ring Africa et dans mon rôle de présidente de la Commission Afrique de France Invest, nous continuerons de rappeler qu’il est urgent d’investir davantage en Afrique. Aujourd’hui encore, le continent reçoit moins de 3 % des investissements mondiaux, alors même qu’il représente l’une des plus grandes opportunités économiques du XXIe siècle, parce que s’y concentrent précisément les grands enjeux de notre époque : la jeunesse, les femmes, les technologies, l’agriculture, l’urbanisation et le climat.
Sur le climat, il faut rappeler un fait qui, à lui seul, résume une injustice majeure : l’Afrique représente moins de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, mais elle subit de manière absolument disproportionnée les conséquences du dérèglement climatique. Et parmi les premières touchées figurent souvent les femmes, notamment à travers la précarité, l’insécurité alimentaire et les mobilités forcées.
L’Afrique doit donc affirmer son leadership et reprendre la main sur le récit de son avenir. Cela suppose, je crois, deux priorités ; c’est-à-dire, d’abord, des investissements patients, y compris à partir de capitaux locaux, pour structurer durablement les économies africaines : industrialiser l’agriculture, développer les infrastructures, soutenir les technologies, renforcer les chaînes de valeur locales et faire émerger des champions du continent.
Ensuite, des actions communes avec les investisseurs internationaux dont l’Union européenne, non pas dans une logique de dépendance ou d’asymétrie, mais dans une logique de complémentarité économique, de réciprocité et d’intérêt partagé entre les deux continents.
Et je crois qu’il est temps de cesser de regarder l’Afrique comme un sujet à gérer, et commencer enfin à la considérer comme une puissance d’avenir avec laquelle il faut construire.
APP – Votre mot de la fin ?
Élisabeth MORENO - L’Afrique est « le continent des possibles » : tout doit être donc fait pour garantir un partenariat « gagnant-gagnant » avec l’Europe. Le XXIe ne se fera pas sans l’Afrique, ni sans les femmes : il faut donc faire avec elle(s) plutôt qu’autour d’elle.
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PRENEZ DATE :
La XXIe Conférence des Ambassadeurs de Paris
(CAP 21)
se tiendra le MERCREDI 25 MARS
à HEIP, Campus Paris-Eiffel, de 18 h à 20 h.
Le thème :
« Le rôle des États, des assureurs et des médiateurs
pour dérisquer les investisseurs en Afrique »
(Plus de détails dans quelques jours)
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