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Dr Constantin Tsakas (SG Femise) : « La coopération étendue entre l’EuroMed et l’Afrique subsaharienne : une nécessité et une opportunité » 

23 janvier 2018
Dr Constantin TSAKAS, Secrétaire général du Forum euro-méditerranéen des instituts de sciences économiques (Femise, Marseille), Délégué général de l’Institut de la Méditerranée (IM, Marseille).
© DR
Les défis économiques, démographiques, migratoires et climatiques rendent nécessaire une coopération étendue entre la région EuroMed et l’Afrique subsaharienne, qui pourrait être très bénéfique à toutes des parties. Cette coopération sera au cœur de la conférence annuelle Femise*, du 7 au 9 février prochains, à Malte**. Réflexions sur le potentiel de coopération.

Une contribution du Dr Constantin TSAKAS
Secrétaire Général du Forum euro-méditerranéen des instituts de sciences économiques (Femise, Marseille)
Délégué Général de l’Institut de la Méditerranée (IM, Marseille)

L’Afrique est le continent où le potentiel de croissance à venir est le plus fort. Sa population est jeune (18 ans de moyenne d’âge) et encore en pleine expansion (d’ici à 2050, le nombre d’habitants va doubler et, à elle-seule, l’Afrique de l’Ouest pourrait compter près d’un milliard de personnes).
Au cours de la décennie passée, les taux de croissance enregistrés étaient constamment autour de 5 % à 7 %. En 2014, cinq pays africains faisaient partie des dix à avoir enregistré la plus forte croissance économique dans le monde. Malgré ces taux de croissance relativement élevés, l’essor démographique est tel que, jusqu’à présent, la moyenne du revenu par habitant baisse.

De son coté, l’Europe aura des difficultés à résoudre ses problèmes de croissance et de gestion des populations migrantes à venir (liées au changement climatique, à la poursuite des conflits au Sud et à la pauvreté), sans une coopération étroite et une intégration plus complète avec son « Voisinage », étendue à l’ensemble du continent africain.

Une ouverture vers la « profondeur » africaine

Malgré les défis, les objectifs du processus de Barcelone restent d’actualité, nous devons œuvrer pour améliorer la prospérité partagée sur la base des relations nord-sud et sud-sud, et il est nécessaire de mettre en avant l’innovation politique comme nouveau paradigme de coopération. Une ouverture vers le reste du continent Africain pourrait être cette innovation tant attendue.
Favoriser les partenariats et les accords entre la région euro-méditerranéenne et l’Afrique subsaharienne pourrait permettre une accélération de la croissance en Afrique en développant en parallèle les échanges inter et intra-régionaux, qu’ils soient commerciaux, technologiques, ou même culturels.

Dans l’autre sens, l’Europe pourrait apporter un savoir-faire et un financement pour le développement des infrastructures et d’activités à plus forte valeur ajoutée et développer une stratégie commune, notamment sur le secteur de l’énergie. Les pays méditerranéens dont l’industrie s’est en partie diversifiée, s’engagent de plus en plus politiquement, diplomatiquement et économiquement en Afrique subsaharienne, et pourraient participer au transfert de leurs acquis au niveau des nouvelles technologies et des infrastructures.

Où en sommes nous ?

Sur le plan local africain, Il existe aujourd’hui huit communautés économiques régionales (1) reconnues par l’Union africaine. Cependant, malgré les accords commerciaux existants, le commerce intra-régional reste faible. Ce dernier occupe l’avant dernière position parmi les régions du monde (17,7 % en 2015), ce qui signifie qu’il s’agit d’une source de croissance importante encore inexploitée.

Sur le plan multilatéral, la Stratégie conjointe Afrique-UE (JAES) a été lancée lors du Sommet Afrique-UE à Lisbonne en 2007, soulignant l’intention des deux continents à dépasser le modèle relationnel donateur/bénéficiaire pour aller vers une coopération de long terme. À ce jour, cette stratégie multilatérale n’a pas su exploiter pleinement son potentiel, comme l’illustrent notamment les faibles IDE de l’Union Européenne vers l’Afrique subsaharienne.

Sur le plan bilatéral, l’Union européenne négocie des Accords de partenariat économique avec l’Afrique subsaharienne, en particulier l’APE UE-Afrique de l’Ouest avec les membres de la CEDEAO et la Mauritanie, l’APE UE-Afrique de l’Est avec les membres de la Communauté d’Afrique de l’Est, et l’APE UE-Afrique Australe avec les membres de l’Union douanière d’Afrique australe et le Mozambique. En attente de leurs ratifications finales, les états africains bénéficient de différents régimes de préférences.

Les pays partenaires méditerranéens (PM) s’impliquent aussi en Afrique subsaharienne. On assiste en effet à une multiplication des accords bilatéraux et une croissance des exportations vers le reste du continent. Des entreprises publiques et privées de ces pays se sont implantées dans toute l’Afrique. Par exemple le Maroc a investi dans le secteur des banques et assurances, l’immobilier et les télécommunications, et des compagnies comme Royal Air Maroc ou l’Attijariwafa Bank sont présentes dans de nombreux pays de l’Afrique subsaharienne. L’Algérie, bien que moins présente que le Maroc, a plutôt investitdans les énergies et les infrastructures.

Une coopération UE-Med-Afrique a été initiée sur des axes spécifiques. Au niveau des infrastructures, des réseaux intégrés de transports sont en projet entre les deux rives de la Méditerranée d’une part, et entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne d’autre part. Un réseau transméditerranéen de transport est en projet, et une route transsaharienne reliant Alger à Lagos doit entrer en service en 2018. Un projet de gazoduc reliant le Nigeria et le Maroc est aussi à l’étude.

Sur la question migratoire, l’UE conduit un dialogue avec les pays du continent africain avec, comme cadre global, l’Approche Globale des Migrations et de la Mobilité. Des initiatives à l’échelle régionale ont aussi vu le jour (Processus de Rabat concernant la route occidentale et Processus de Khartoum pour la route orientale). Plus largement, compte tenu de la position géographique des pays méditerranéens qui les place à « la porte » de l’Afrique pour l’UE, on qualifie fréquemment ces pays med de « hub » pour le continent africain.

Nouveau paradigme et priorités
pour la coopération EuroMed vers l’Afrique

Comment valoriser davantage les relations UE-Méditerranée pour une Coopération Approfondie avec l’Afrique dans un partenariat opérationnel ? La question centrale est de définir une vision générale de cette coopération Euro-Med-Afrique (EMA) et des priorités à cibler. Les deux points qui suivent semblent essentiels à traiter dans l’agenda de cette coopération EMA :

Le besoin de ré-industrialisation : le développement de l’industrie manufacturière est indispensable pour créer des emplois, créer de la richesse et permettre l’essor des classes moyennes. La complémentarité des avantages comparatifs entre l’Europe, les pays méditerranéens et les pays de l’Afrique subsaharienne, ainsi que les compétences acquises par les entreprises méditerranéennes (connaissance des marchés européens, amélioration de la qualité des produits et des systèmes productifs, mise en place d’écosystèmes dans certains secteurs, etc.) offrent l’opportunité de construire des systèmes de co-production, c’est à dire des chaînes de valeur « régionales » qui aideront l’ensemble des pays du Sud à monter en gamme et à créer de la valeur ajoutée.

Le besoin d’un développement territorial plus inclusif : aussi bien dans les pays méditerranéens que dans les pays africains, les zones littorales et urbaines sont généralement surpeuplés, alors que les zones rurales restent marginalisées. Les perspectives de coopération sur ce plan sont nombreuses et s’étendent à un ensemble de domaines très larges : infrastructures, valorisation des terres agricoles, gestion raisonnée des ressources en particulier dans l’agriculture, développemment de filières agro-alimentaires, éducation, etc.

Des projets structurants associant l’Europe, les pays méditerranéens et l’Afrique subsaharienne permettraient d’améliorer les infrastructures et de faciliter les échanges. Devra alors être également posée la question du financement de cette coopération.

Préserver le patrimoine naturel et coopérer dans le secteur des énergies : le patrimoine naturel est très fragile dans la grande région EMA et avec le réchauffement climatique, les conséquences néfastes vont se multiplier. Il semble évident qu’il faut, dans le cadre d’un agenda commun EMA, s’attaquer au stress hydrique, à la transition énergétique et à la gestion de l’eau.

Il faut aussi tenir compte des opportunités exceptionnelles que l’environnement présente en termes de croissance, d’investissement, de création d’emplois et de cohésion sociale. En rendant nécessaire le développement de nouvelles activités et de nouveaux secteurs, la question environnementale peut contribuer à une accélération des transferts technologiques et à l’émergence de nouvelles formes d’apprentissage et de formation, en particulier pour les jeunes.

Ces questions seront au cœur des débats de la conférence annuelle Femise, les 7, 8 et 9 Février, à Malte.

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En savoir plus sur la Conférence annuelle 2018 du Femise : cliquer ICI.

* FEMISE (Forum Euroméditerranéen des Instituts de Sciences Économiques) est un réseau euro-méditerranéen établi en juin 2005 en tant qu’association française à but non lucratif (loi du 1er juillet 1901), après huit années de fonctionnement. Le réseau FEMISE regroupe plus de 90 instituts de recherche en économie, représentant les 37 partenaires du Processus de Barcelone. FEMISE est coordonné par le Economic Research Forum (ERF) en Égypte et l’Institut de la Méditerranée (IM) en France.

**Cette conférence a reçu un soutien financier de l’Union européenne à travers le projet FEMISE « Support to Economic Research, studies and dialogues of the Euro-Mediterranean Partnership ».

1 - À savoir : la Communauté de l’Afrique de l’Est, la COMESA, l’Union du Maghreb Arabe (UMA), la Communauté des États sahélo-sahariens (CEN-SAD), la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), l’Autorité intergouvernementale pour le Développement (IGAD), la Communauté de développement de l’Afrique australe (CDAA) et la CEDEAO.

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DUME AUTEUR :

COP23 et changement climatique : IM et FEMISE,
acteurs académiques incontournables en Méditerranée

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