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Pierre Sauvageot -

Directeur de « Lieux Publics » à Marseille, agitateur sonore, compositeur au gré du vent…

France | 13 mai 2011 | src.LeJMED.fr
Marseille - Avoir le plaisir de rencontrer un artiste qui inscrit sa démarche dans les territoires du monde, et non à la seule diffusion dans les lieux dédiés à l’art, voilà à quoi nous convoque la rencontre avec Pierre Sauvageot, compositeur et directeur de Lieux Publics, Centre National de Création, à Marseille.

Pierre Sauvageot © Vincent Lucas

L’idée de parcours est elle-même au cœur de sa démarche artistique avec les gens, en proximité avec eux, en échange et en balade musicale, poétique et esthétique. De Grenoble, sur les hauteurs du site de la Bastille, où il a créé Champ Harmonique, cette marche symphonique pour instruments éoliens et public en mouvement, du 9 au 17 avril 2011, à Rabat, où il était l’un des intervenants de la table ronde des IIIes Rencontres d’Averroès-Ibn Rochd sur le thème « L’art et la cité : un couple hétérodoxe ? », rencontre avec un artiste multiforme, généreux et qui invente moultes associations de l’art dans l’espace public, en Europe et en collaboration avec les pays du Maghreb.

Déjà, au commencement de son parcours artistique, il y a le printemps 1968 et l’idée que l’art peut permettre l’apparition de quelque chose de nouveau. Il claque donc la porte de son lycée parisien en terminale et initie une des toutes premières fanfares de rue, pour des raisons plus politiques qu’artistiques. Avec sa trompette il plonge dans le free-jazz pendant une dizaine d’années. A trente ans, il se met à la composition et commence à s’installer dans l’espace public en 1985 avec « Décor Sonore » qu’il créé avec Michel Risse comme lui compositeur et électroacousticien. De nombreuses créations sonores et spectaculaires en espace libre naissent de cette association : concert avec des hélicoptères, des trains, des engins de chantiers, collaboration avec d’autres compagnies des arts de la rue etc. Bref, il « choisit de faire de la Ville le texte, le contexte et le prétexte de son travail (...) Les villes sont ses lieux de prédilection, les passants ses auditeurs privilégiés. »

1997 : la rencontre amoureuse avec Marseille

Et il rencontre forcément sur son chemin « Lieux Publics ». 1997 est une année marquante pour sa rencontre avec Marseille puisqu’il y créé « Allegro Barbaro » un Orchestre Symphonique de Ville, qui réunit une centaine d’amateurs, mélangeant instruments traditionnels et objets sonores urbains (cyclomoteurs, bouteilles cassées, klaxons…), et qui parcourt la cité en faisant résonner places, friches ou marchés avec cinq chefs d’orchestre qui réinventent la partition par leur langage de signes. Succès public et médiatique qui l’emmènera à venir s’installer à Marseille en 2001, pour prendre la direction de Lieux-Publics, comme successeur du fondateur Michel Crespin.

« Compositeur, réalisateur de spectacles, chef de chœur, agitateur, décorateur sonore, son appétit et sa curiosité lui font mener dix projets à la fois. Toutes ses activités complémentaires lui permettent de se forger une pensée cohérente et contemporaine, centrée sur le spectacle sonore, le spectacle de la musique, et plus généralement sur le développement de la création artistique en espace libre. » nous renseigne sa biographie.

En tant que compositeur, il propose des chantiers sonores en espace public aussi variés qu’un « Opéra Urbain et Méditerranéen », des rendez-vous à date fixe avec les publics de Marseille comme par exemple « Sirènes et Midi net », tous les premiers mercredis du mois à midi, ou encore dans l’esprit des « Flashmob » (rassemblement initié le plus souvent sur Internet dans un lieu public pour y effectuer des actions convenues d’avance, avant de se disperser rapidement) créé les « FlashRue », des interventions artistiques éphémères et participatives.

Des instruments exposés au bon vouloir du Dieu Eole…

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« Champ harmonique, Tunnel Nantong », la dernière création de Pierre Sauvageot © Vincent Lucas

Sa dernière création, « Champ Harmonique », créée à Martigues en mai 2010 et présentée à Grenoble en avril 2011 dans le cadre du festival Les Détours de Babel, est un concert-parcours autour de 500 instruments éoliens. Dans cette proposition, il joue avec le vent pour produire un concert aléatoire, au gré du Dieu Eole, qui traverse (ou pas, d’ailleurs, selon les caprices du vent) harpes, flûtes de Nantong, bambous-flûtes, épouvantails balinais, moulins, longues cordes résonnantes.

L’idée de Pierre Sauvageot est d’investir de vastes espaces de nature pour « proposer un moment d’écoute pure. Un peu comme le plaisir que l’on a à écouter les vagues, et de retrouver cet état particulier que cela procure. »
Il poursuit en expliquant : « C’est vraiment un rapport de musicien. Tout le reste, l’esthétique, l’écologie, vient après. Le pire serait que les gens viennent, prennent une photo et partent. Un compositeur est quelqu’un qui cherche quelque chose, au-delà des notes qu’il assemble. Ce projet-là a 30 ans derrière lui, le temps de son cheminement.
C’est venu de ce plaisir que j’ai éprouvé en écoutant ces épouvantails balinais sonores au gré du vent. Mais aussi en réaction à une forme de musique contemporaine qui est tellement complexe que peu de gens y entrent. Et encore pour sortir de l’inflation folle des décibels et mégawatts dans laquelle nous sommes rentrés. Pour moi, composer c’est à la fois composer quelque chose au sens de « poser ensemble » et c’est aussi composer avec les choses : « Champ Harmonique » c’est cela, cette émotion très particulière qui vient du fait que l’on ne maîtrise par le vent et donc cela nous demande une écoute forte du monde, de l’extérieur, avec les sens en éveil. »

« L’Europe s’est en quelque sorte beaucoup méditérranéisée »

Pierre Sauvageot multiplie également les projets internationaux, et dans l’espace euro-méditérranéen en particulier au motif que L’Europe est méditerranéenne : « Oui, l’Europe s’est en quelque sorte beaucoup méditérranéisée. J’en veux pour preuve les propos du maire de Stuttgart, qui dit : “je suis le maire d’une ville méditerranéenne”…

En revanche entre les villes méditerranéennes d’Europe et les villes de la rive sud de la Méditerranée il y a un vrai fossé, d’où l’importance de travailler en collaboration. Mais ce n’est pas si aisé que ça de tisser des liens avec des artistes et/ou des structures du sud de la Méditerranée, pour des questions de moyens, et pas seulement financiers, mais aussi, notamment, au regard de la liberté de création dans l’espace public. En tout cas, jusqu’à récemment. De nombreuses tentatives notamment de diffusion des projets de « Lieux Public »s ont échoué faute d’obtention des autorisations pour être montrées dans l’espace public au Maghreb. Reste à voir si les printemps arabes vont permettre d’ouvrir de nouvelles opportunités.

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« Champ harmonique », site de La Bastille, avril 2011, Grenoble, festival Les détours de Babel © Élodie Presles

Par ailleurs, nombre d’artistes avec des origines maghrébines ont de toute manière un pied au moins en Europe . Par exemple, Ali Salmi, chorégraphe et danseur, de la Cie Osmosis, avec lequel je travaille, est belge, mais né à Nancy et français. Bien entendu il a une tête à s’appeler Ali Salmi et du reste tout son travail se fait sur la migration. On a donc cette complexité qui dépasse les simples mots de projets bilatéraux entre pays. Il est important de sortir de l’idée d’artistes qui seraient porteurs d’une identité originelle, car nous sommes dans des identités complexes. »

Pierre Sauvageot interroge, par ailleurs, les outils existants pour pouvoir construire des projets équitables avec les pays de la rive sud de la Méditerranée : « L’Europe a inventé des mécanismes qui permettent de monter des projets équitables entre l’Europe de l’est et l’Europe de l’ouest. J’espère que dans les années à venir les artistes et les organisateurs du spectacle vont encourager l’Europe à faire de même pour les projets avec ses pays voisins du sud, ce qui est une condition pour monter des projets forts et viables de partenariat. »

En projet : un Souk de la parole à Marrakech,
des « Métamorphoses » à Marseille

En attendant, les projets ne manquent pas, par exemple « avec Khalid Tamer, chorégraphe marocain et directeur du festival Awaln’art, carrefour des arts de la rue à Marrakech, mais aussi de la compagnie Graines de Soleil à Paris. Le projet est autour d’un souk de la parole, imaginé par la metteur en scène Francine Vidal de la Cie Caracol : l’idée très belle d’un village en bambou d’une trentaine de mètres, très spectaculaire, où d’incroyables mots sont échangés dans une dynamique de troc de la parole entre le public et les artistes. A Marrakech, elle travaille sur l’intégration de conteurs de la ville à la troupe déjà existante des acteurs, bonimenteurs, slameurs, conteurs, savants, poètes et musiciens. Ce projet s’appelle Paroles Polyglottes. »

Dans l’avenir proche, Pierre Sauvageot, porte également un des projets-phares de Marseille Provence 2013, Capitale Européenne de la Culture, et qui croisera le chemin d’artistes du Maghreb. « Il s’agit de “Métamorphoses”, un projet important sur les relations d’art à la ville. Pour « Lieux Publics » ce projet fait la conjonction entre toutes les dimensions de notre engagement artistique : cela fait dix ans que l’on travaille sur le champ européen, on travaille dans une ville méditerranéenne, et aussi sur la question des écritures contemporaines. Pour moi l’enjeu de Métamorphoses est donc considérable. »

Métamorphoses, ce seront cinq à dix installations monumentales thématiques, disséminées dans le territoire tout au long de l’année 2013. Elles proposeront une transformation utopique de l’espace public aux endroits les plus inattendus – la rue, les trains, les aires d’autoroutes, etc. –, tout en proposant, au-delà du choc des images, une programmation culturelle entrecoupée de moments… de sieste, de repas !

« Comment fait-on pour transformer le regard en bousculant les perspectives et les habitude,s et parler à tout le monde ? Nous avons beaucoup travaillé, réfléchi et nous sommes arrivés à l’équation suivante : il faut des projets monumentaux qui fassent à eux seuls un effet, sans communication, et des projets posés pendant du temps, pour permettre que le bouche à oreilles se fasse, en s’appuyant sur une dynamique identique à celle qui est en jeu dans les réseaux sociaux, celle des gens entre eux ou, pour utiliser une image, pas celle des « sachants » qui informeraient les « manants ».

Métamorphose, ce sera par exemple « Désert de piste », la transformation de 200 mètres de boulevard en désert, en plein cœur de la fameuse artère de la Canebière, à Marseille. « Une création musicale ira de métamorphose en métamorphose, avec l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée, dirigé par le marocain Rachid Regragui, par ailleurs chef de la musique de la Garde royale. Cette grande fanfare méditerranéenne démarre son travail de création avec des commandes d’œuvres à de grands compositeurs, dont Rachid, mais aussi Goran Bregović, un compositeur écossais, et d’autres ».

Pierre Sauvageot est un inventeur et un curieux : curieux des gens, des sonorités nouvelles, et un artiste en recherche. Suivons-le dans les rencontres auxquelles il nous invite à Marseille, en Europe ou ailleurs...

Nadia BENDJILALI


A propos
Lieux publics - Centre National de Création

Installé dans les quartiers Nord de Marseille, Lieux publics-Centre National de Création, a pour mission l’accompagnement des artistes de toutes disciplines qui font de la Ville le lieu, l’objet et le sujet de leurs créations.
Son projet est articulé autour d’un enjeu fondamental, les nouvelles écritures urbaines. Il a créé une série de dispositifs complémentaires à partir de trois axes : dimension européenne au cœur du projet, lieu de référence national pour la création et la recherche, et mission d’invention et d’action sur son territoire.
Fort de son expérience et de ses partenariats européens, Lieux publics a joué un rôle important dans la candidature de Marseille-Provence Capitale européenne de la Culture, et sera un acteur clé de l’événement. Il y créera un Rendez-vous européen de l’Art et de la Ville, qui sera pérennisé après l’année Capitale.

Présidé par Philippe Chaudoir, chercheur en urbanisme à l’Université de Lyon II, Lieux publics - Centre national de création, est conventionné par le ministère de la Culture et de la communication, la Ville de Marseille, le Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Conseil général des Bouches-du-Rhône. Il est soutenu par la Commission européenne (Culture 2000), le Conseil général du Var, la SACEM et les Villes d’Aubagne, de Martigues et d’Istres.

N.B.

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Infos pratiques
Lieux publics
Centre national de création
16, rue Condorcet
13016 Marseille – France

Accueil/informations
Du lundi au vendredi,
de 9 h à 13 h et de 14 h à 18 h
Tél. : +33 (0)4 91 03 81 28
Fax : +33 (0)4 91 03 82 24

- Site de Lieux publics - Centre National de Création

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La tournée européenne du Champ harmonique

Après Grenoble en avril 2011, dans le cadre du festival Les Détours de Babel, les prochaines dates de Champ harmonique sont :
• du 3 au 5 juin à Ulverston (district de Cumbria, Royaume-Uni), dans le cadre de Lakes Alives Season
• du 17 au 26 juin à Terschelling (Hollande), dans le cadre du festival Oerol
• du 13 au 20 août à Copenhague (Danemark), dans le cadre du Kopenhague International Theater (KIT) - sous réserve.

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