Denis DESCHAMPS : « L’Afrique se transforme dans un monde en ébullition » (2/3)
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Par Denis DESCHAMPS,
Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer
et de l’Académie d’Intelligence économique,
pour AFRICAPRESSE.Paris
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Europe en crise de vision : quand l’urgence
éclipse la stratégie de long terme
L’Europe est aujourd’hui largement concentrée sur ses urgences de court et moyen termes – guerre en Ukraine, conflits au Proche-Orient (avec notamment la guerre israélo-américaine en cours avec l’Iran), droits de douane américains, désaccords politiques et stratégiques majeurs avec les États-Unis – et peine à formuler une vision stratégique de long terme, au moment même où le système international se recompose complètement avec :
La relance d’un « impérialisme » économique américain (au-delà même de la doctrine « Monroe du XIXe siècle et a contrario d’une politique isolationniste qui était pourtant revendiquée par l’Amérique « MAGA »…) depuis le retour de Donald Trump à la Maison blanche (avec notamment le relèvement des droits de douanes, la fin de l’US Aid (transformée en un système bancaire de prêts, dans une optique plus « capitaliste » que celle portée par les bailleurs du développement) et une logique assumée de suprématie de force de type « mélien » (6) qui s’apparente à une forme brutale de « coercition ») ;
Une projection toujours plus offensive de la Chine (avec notamment l’annonce de l’abandon des visas pour les pays africains) et d’autres pays dotés d’une stratégie ambitieuse comme Israël et la Turquie (7) (avec une guerre commerciale de niveau planétaire, en Afrique comme sur les autres continents), sans oublier l’Italie et l’Espagne qui « chassent » aujourd’hui sur un terrain autrefois réservé à la France.
Tout cet environnement international insécure peut expliquer que la France est passée d’une politique de « Diplomatie économique » (initiée en 2015 par Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères) à une « Diplomatie française de souveraineté et de sécurité », qui semble désormais être le fil conducteur des services de l’État et des autres structures qui accompagnent nos entreprises à l’export (Direction générale du Trésor, BPIFrance et Business France / Team France Export, Les CCE, l’OSCI…) et qui affichent donc pour objectif de mieux « vendre » à l’international ces entreprises françaises, grâce à leur intervention visant à ce qu’elles soient à la fois mieux équipées et plus résilientes pour aller sur les marchés mondiaux.
En effet, aujourd’hui, les entreprises françaises doivent bien prendre en compte tous les enjeux de la sécurité économique, notamment grâce aux outils concrets proposés par ces différents acteurs pour leur résilience et leur compétitivité. Par ailleurs, les pouvoirs publics français (comme le ministère du commerce extérieur et les structures liées) veillent à renforcer les partenariats internationaux de l’Hexagone (moyennant la conclusion de nouveaux accords commerciaux) permettant de soutenir la diversification des débouchés de nos entreprises et la sécurisation de leurs approvisionnements.
Pour autant, comme cela a été souligné dans un récent rapport du Sénat, on peut avoir un avis mitigé sur les résultats de l’agenda transformationnel voulu par le Président de la République française depuis son discours à Ouagadougou (Burkina-Faso) en 2017 : en dehors des éléments de langage des ministres, aucune véritable stratégie économique n’apparaît en effet dans ce qui reste malgré tout dans une logique descendante, centrée à Paris, avec un décalage fort entre les annonces qui sont régulièrement faites (par exemple dans le cadre d’Ambition Africa) et ce qui est effectivement mis en œuvre, sans cohérence ni coordination.
Aussi, on peut considérer que l’APD – Aide publique au développement (10 milliards d’euros par an, environ) ne semble avoir aucun impact économique structurant pour l’Afrique, sinon de créer des circuits de dépendance et de clientélisme politique. La fin au premier semestre 2026 du deuxième mandat du Directeur général de l’Agence française de développement (AFD), Rémy Rioux, conduira sans doute à la définition de nouvelles orientations et pratiques dans ce domaine(8)…
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Un géant démographique et géo-économique
encore sous‑investi par l’Europe
Dans le contexte mondial de rivalités accrues (en particulier du fait d’une compétition autour des industries extractives stratégiques / minerais critiques : lithium, cobalt, nickel, manganèse, cuivre, terres rares… qui sont absolument nécessaires aux batteries, aux infrastructures énergétiques, aux technologies numériques qui fondent la croissance des États du Nord), l’Afrique apparaît en fait comme le principal espace d’opportunités économiques et stratégiques du XXIᵉ siècle. En effet :
Sur le plan démographique, l’Afrique passera d’environ 1,4 milliard d’habitants aujourd’hui à près de 2,6 milliards en 2050 (et 5,5 milliards en 2100).
Cette dynamique, concentrée sur l’Afrique subsaharienne – Nigeria, RDC (République démocratique du Congo), Éthiopie, Tanzanie – constitue ainsi à la fois un défi majeur de stabilité et le cœur de la croissance démographique mondiale à venir (50 % de la population mondiale de moins de 25 ans sera africaine en 2050), dans un monde vieillissant.
Cette évolution démographique sans précédent de l’Afrique (qui est le seul continent qui n’a pas connu de « transition » dans ce domaine) en fait un marché de consommation en expansion massive : l’Afrique est un continent jeune !
La croissance démographique du continent, avec les tensions géopolitiques et les chocs climatiques subis, renforce nécessairement la demande et les besoins en agro- transformation, logistique alimentaire, technologie agricole, irrigation et gestion de l’eau... sachant que l’Afrique représente encore 65 % des terres arables non cultivées dans le monde.
Mais aussi, comme le rappelle régulièrement Étienne Giros, Président du Cian (Conseil des investisseurs français en Afrique), il ne faut pas perdre de vue que le marchés africains sont encore fragmentés et relativement « restreints », en l’absence notamment d’investissements (manque d’Equity, et peu de Bourses structurées avec des entreprises cotées).
– D’un point de vue du capital humain, les évolutions en Afrique sont profondes et le plus souvent encore largement sous-estimées : le taux d’alphabétisation progresse notablement et de manière continue, la mortalité infantile recule dans toutes les régions (progrès dans les domaines des biotechnologies ; vaccins et thérapies avancées ; santé numérique ; équipements médicaux ; lutte contre la malnutrition…), l’accès à l’électricité s’améliore (même si des progrès très importants restent à accomplir) et le nombre d’internautes est passé de quelques millions au début des années 2000 à plus de 670 millions en 2025 (la quatrième révolution industrielle est donc bien en marche, y compris en Afrique : même si le continent est, comme l’Europe peut l’être, dans une situation de dépendance, voire de « colonisation » numérique vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine).
Ces transformations modifient ainsi structurellement les marchés, les usages, la diffusion de l’innovation et les attentes sociales : l’avenir de l’Afrique, c’est maintenant ! Et l’avenir de l’Europe dépend complètement de l’Afrique !
Il faut donc s’employer maintenant à développer en Afrique des services porteurs, tels que services financiers ; services numériques ; éducation et formation ; tourisme haut de gamme ; services professionnels (consulting, ingénierie).
En même temps, il convient de bien prendre en compte les conséquences du développement exponentiel de l’Intelligence artificielle : celle-ci est en effet en train d’opérer un vaste « reset » mondial, qui met l’Afrique au même niveau que les autres continents.
L’Afrique doit alors pouvoir saisir sa chance, pour compiler des données grâce à sa main d’œuvre formée et à relativement bas coût, et assurer le développement d’applications et de super-applis fondées sur la très forte capacité d’innovation de ses jeunes et son expérience réussie dans le domaine la « mobile money ».
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Ressources critiques, infrastructures et risques :
un continent en croissance sous contraintes
– Sur le plan économique, le PIB réel par habitant en parité de pouvoir d’achat a plus que doublé depuis les années 1990, et le PIB réel total africain pourrait être multiplié par plus de six entre 2010 et 2050, à un rythme de croissance supérieur à celui de nombreuses autres régions du monde : par rapport à l’Europe (1 %) et aux USA (2 %), l’Afrique est un continent en croissance ! (Plus de 4,5 % en moyenne en 2026, mais avec de très fortes disparités selon les pays et une exposition importante aux chocs extérieurs impactant les flux énergétiques et commerciaux mondiaux).
Mais encore faut-il que les infrastructures (transport, énergie, numérique) soient au niveau… ce que les partenaires techniques et financiers (PTF) s’emploient à soutenir avec des programmes comme le « Global Gateway » financé par l’Union européenne 9) et la Mission 300 de la Banque mondiale (pour l’électrification de l’Afrique).
La mobilisation des acteurs privés semble en revanche plus compliquée, car les investisseurs peuvent avoir horreur du « risque » dont une Afrique en proie à la déstabilisation semble regorger ; soit, dans le désordre (avec des conditions d’assurance distinctes selon les cas) : risque judiciaire, risque réputationnel, risque politique, problèmes de sécurité (10), enjeux ESG, absence de garanties, faible taux de bancarisation…
Enfin, comment ne pas rappeler que les économies africaines restent très largement fondées sur un secteur informel (ou semi-formel), qui génère de l’activité et crée de l’emploi (avec les revenus liés), mais sur lequel les investisseurs étrangers n’ont absolument pas prise.
On soulignera en effet que le dynamisme indéniable de ces « activités » reste malheureusement très insuffisant pour pouvoir effectivement « passer à l’échelle » et constituer des projets entrepreneuriaux plus ambitieux pouvant intéresser des investisseurs, locaux ou internationaux.
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L’Afrique, test de crédibilité pour l’Europe
Aussi, alors que l’Europe et les Etats-Unis regardent ailleurs (Ukraine, Taïwan, Groenland, Iran, pays du Golfe), la montée en puissance de la Chine en Afrique (11) est désormais structurelle, soutenue par une vision de long terme et cohérente depuis près d’un demi-siècle, et une présence qui s’avère continue avec la mise en œuvre progressive des nouvelles « routes de la soie » (avec un intérêt marqué pour des contreparties composées de terres agricoles et des minerais critiques…).
On peut également évoquer d’autres pays comme la Turquie et Israël (déjà cités), le Maroc et aussi la Russie, qui peuvent aussi voir l’Afrique comme un véritable « bac à sable » pour une guerre informationnelle (12) motivée essentiellement par la volonté d’accaparer les ressources (par exemple, l’or…) du continent.
Enfin, les monarchies du Golfe, dont l’influence sur l’Afrique se révèle au fur et à mesure qu’elle décroît du fait de la guerre israélo-américaine avec l’Iran : le Soudan ne semble plus ainsi avoir aujourd’hui les financements arabes dont il bénéficiait jusqu’alors.
L’Europe – en particulier, la France – voit donc, en toute logique, ses parts de marché s’éroder, mais sans doute moins par manque d’atouts que par insuffisance de cohérence stratégique, de financements adaptés et une véritable constance dans l’engagement. Aussi, la réglementation européenne (en particulier, en ce qui concerne la « conformité »…) ne constitue pas non plus un atout, même si le contexte actuel de changement climatique et la mise en œuvre des ODD (objectifs du développement durable) peuvent la justifier.
Comme déjà évoqué, le contexte mondial de 2025-2026 accentue fortement ces rivalités : relance d’un impérialisme économique américain sous un mode transactionnel poussé par Donald Trump, projection offensive de la Chine et compétition accrue des puissances autour des ressources critiques, qui représentent un enjeu stratégique majeur pour la croissance économique mondiale.
En Afrique, ce dernier facteur peut aussi se traduire par des « points de tension » sécuritaires importants, qui sont générateurs d’une instabilité quasi-permanente, avec le développement du banditisme (et du narcotrafic) et d’une insurrection à teneur idéologique et religieuse face à des États africains généralement « absents » par rapport aux services qu’ils devraient apporter à leurs populations et des structures sociétales sclérosées.
À noter enfin que les États-Unis ne sont pas vraiment « out of Africa » : ils veillent de près à ce que leurs intérêts stratégiques pour les matières premières (en particulier, les minerais…) du continent soient préservés (Développement du « Corridor de Lobito » vers l’Ouest, par opposition à la Chine, qui développe son propre projet de corridor logistique, vers l’Est du continent ; « Accord de paix RDC-Rwanda », avec renversement d’alliance des États-Unis qui semble désormais choisir la République démocratique du Congo plutôt que le Rwanda…).
En revanche, la position européenne n’est pas nécessairement aussi assurée que le montant absolument colossal des financements qu’elle accorde au continent africain pourrait le faire croire.
L’Afrique est pourtant un espace stratégique majeur pour l’Europe, du fait des opportunités importantes que ce continent propose, ainsi que des enjeux sécuritaires croisés qui risquent de s’amplifier s’il n’est effectivement pas répondu à ses grands défis (jeunesse, climat).
Tout cela pour expliquer qu’il est encore et toujours difficile d’avoir une vision de long terme en Afrique, compte tenu de :
– L’accroissement de la fragmentation du continent et de ses États (qu’ils soient ou non considérés comme des « pivots », tant en termes d’influence que de déstabilisation), avec l’émergence de nouveaux équilibres fragiles, qu’il s’agisse de la « somalisation » du Sahel ou de la « donbassisation » de l’Est de la RDC ;
– L’accélération de la compétition entre la Chine et les États-Unis qui pousse au développement de crises, comme le démontre le Conflit en cours des États-Unis et Israël avec l’Iran, qui risque de peser fortement sur les pays importateurs de pétrole et d’engrais (13) (comme la grande majorité des pays africains et également la Chine, a contrario des États-Unis, pour lesquels le détroit d’Ormuz ne constitue pas un enjeu du même ordre) : la fermeture du détroit d’Ormuz a indéniablement une répercussion sur le prix des matières premières agricoles, qu’elles soient produites en Afrique ou bien achetées par les pays africains dans les pays d’Asie producteurs, comme le Vietnam pour le riz.
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6 - Voir dans les « Guerres du Péloponnèse » de Thucydide.
7 - On pourra également évoquer l’Italie et l’Espagne qui vont là où la France ne va plus.
8 - La fin de l’aide déliée devrait ainsi faire partie des sujets qui pourront être discutés.
9 - 150 milliards d’euros investis sur l’Afrique.
10 - À noter que si la sécurité n’est pas un secteur productif, elle peut cependant garantir la stabilité et le développement.
11 - Il y a aujourd’hui plus d’un million de Chinois qui vivent en Afrique.
12 - Celle-ci n’est d’ailleurs pas sans conséquence sur la perception de la France chez les jeunes africains de la GEN-Z (15-35 ans).
13 - Également le plastique, qui est un sous-produit du pétrole.
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LES LIENS DES TROIS ARTICLES DU TRIPTYQUE :
– Denis DESCHAMPS : « L’Afrique se transforme dans un monde en ébullition » (2/3)
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La XXIIe Conférence des Ambassadeurs de Paris (CAP 22)
se tiendra le mardi 12 mai (18 h - 20 h).
Thème : Focus sur les atouts économiques de la Tunisie
Avec la participation confirmée de Son Excellence
M. Dhia KHALED, Ambassadeur de la Tunisie en France
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Plus d’informations prochainement.
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