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Francis Ghilès

- Décryptage : les relations algéro-marocaines et le coût du non-Maghreb.

Maghreb | 21 septembre 2010 | src.Institut Amadeus (Tanger)
Tanger - Francis Ghilès*, un des experts les plus respectés sur les questions énergétiques, nous livre ici quelques éléments d’analyse sur l’intégration économique au Maghreb, à quelques semaines de l’inauguration du nouveau gazoduc transméditerranéen Medgaz (l’entrevue date du 21 juin 2010, ndlr). L’histoire et les circonstances exactes de la création du gazoduc Pedro Durran Farrel sont relatées de manière exclusive. En nous livrant les clefs de l’histoire de ce projet industriel, il nous invite à tirer les leçons du passé pour mieux appréhender les perspectives énergétiques du Maghreb aujourd’hui.
Photo ci-dessus : Francis Ghilès © Hervé Hote, agence Caméléon

* Francis Ghilès a été rédacteur chargé de l’Afrique du Nord au Financial Times de 1981 à 1996 et contribue à la BBC World Service depuis plus de trente ans. Il contribue également a des média internationaux dont Le Monde, The Wall Street Journal, El Pais, Le Monde Diplomatique ; à des instituts comme le Peterson Institute et CSIS à Washington, l’IFRI et l’Ipemed à Paris, le Royal Institute of International Affairs et The International Institute of Strategic Studies à Londres, le Konrad Adenauer Stiftung à Berlin. Il est aujourd’hui chercheur au Centre d’Etudes et de Documentation Internationales de Barcelone (CIDOB).


L’entretien avec Francis Ghilès :

- Décryptage : les relations algéro-marocaines
à travers le prisme de la (non) coopération énergétique
et le coût du non-Maghreb.


Propos recueillis par Olivier Deau et Mohamed Mokeddem
du Centre d’analyses et publications de l’Institut Amadeus


- Où en est, en juin 2010, l’intégration économique régionale au Maghreb ?

Francis Ghilès - Aujourd’hui elle est en panne car, depuis le milieu des années 1990, elle bute sur des obstacles politiques qui peu à peu défont ce qui avait été accompli.

Au milieu des années 1980, une fenêtre d’opportunités favorables avait pu être ouverte, ce qui a conduit à la fondation de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) en 1989. En 1984, le président Chadli Bendjedid avait convaincu les dirigeants algériens de ne pas faire de la résolution de la question de frontières internationalement reconnues au Maghreb un préalable à la reprise des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc. Le pari d’une politique de coopération économique à petits pas, politique qui rapprocherait l’Algérie et le Maroc et les pays voisins, fut accepté par Hassan II. Et c’est ainsi que des négociations pour la construction d’un gazoduc reliant l’Algérie à la péninsule ibérique purent être initiées. Le chef de l’État algérien fit preuve de courage politique pour vaincre les réticences de certains dirigeants de l’armée et de la sécurité algérienne.

Pourquoi un gazoduc pour rapprocher les deux pays ? Le choix de construire un gazoduc s’expliquait par deux faits : la technique de pose d’un gazoduc en eaux profondes était depuis peu maîtrisée par la compagnie italienne SAIPEM (1) et le marché espagnol d’énergie était en pleine croissance. Le Maroc, lui, y trouverait son compte grâce aux royalties qu’il en tirerait (royalties acquittées en compensation financière ou en gaz) . La perspective d’achat par le Maroc de gaz algérien (au-delà des quantités offertes par les royalties) s’ouvrait également, et cela permettait au royaume de satisfaire ses besoins croissants, notamment à Jorf Lasfar et à Casablanca.

Ces négociations aboutirent au début des années 1990 à un accord pour construire le gazoduc Pedro Duran Farrell.

Le Maroc fit néanmoins deux erreurs : la première fut d’insister pour obtenir des royalties de 7% du flux de gaz (la Tunisie avait accepté 5,5% pour le gazoduc Enrico Mattei qui reliait l’Algérie à l’Italie depuis 1983) ; la seconde fut de refuser une participation de l’Algérie au capital de la partie sous marine du nouveau gazoduc, alors que tel était le cas pour la partie sous marine du gazoduc Enrico Mattei, seul pipeline de gaz sous-marin existant à l’époque – et donc offrant de ce fait un exemple qu’il était facile de suivre. En plus le Maroc, qui s’était initialement engagé à acheter 1 milliard de mètres cubes de gaz algérien par an au-delà des royalties, retira cette offre juste avant la signature du contrat.

Nonobstant ces maladresses, résultant sans doute du manque de vision à long terme des négociateurs marocains, et malgré le froid glacial qui règne actuellement dans les relations entre les deux pays, je ne suis pas le seul à penser que c’est par un accord autour de l’utilisation conjointe des phosphates, du gaz, du souffre et de l’ammoniaque (ces trois derniers éléments, dérivés de produits hydrocarbures sont indispensables dans la fabrication des engrais phosphatés) que se construira le Maghreb économique.

C’est n’est qu’à cette condition et en acceptant de mettre un tant soit peu en commun leur souveraineté, comme ont su le faire les pays européens après 1945, que les pays du Maghreb deviendront des acteurs de leur propre histoire sur la scène mondiale. Sinon, les dirigeants politiques de la région porteront devant leurs peuples la responsabilité d’avoir légué aux générations futures des pays réduits à l’état de simples pions sur l’échiquier international.

- Vous évoquez le courage politique de Chadli Bendjedid, mais était-ce si difficile de convaincre les dirigeants algériens qu’il fallait tout faire pour vendre du gaz à l’Espagne ?

Francis Ghilès - L’Algérie vendait déjà du gaz à l’Espagne sous forme liquéfiée depuis 1969 et aurait pu continuer à développer ses ventes sous cette forme – son courage n’avait rien à voir avec cet aspect de la question.

C’est briser la glace entre les deux pays qui demandait de l’audace. Il faut se souvenir des appréhensions manifestées à l’époque du côté algérien. Lors des négociations sur le futur gazoduc, quelques années plus tard, en 1989, Kasdi Merbah (à l’époque premier ministre mais il avait été le patron de la Sécurité Militaire pendant la présidence de Houari Boumediene) posait même la question de savoir si le Maroc pourrait être tenté, dans le futur, de couper les flux de gaz en provenance de l’Algérie.

La réponse qui lui a été faite par un des dirigeants de la Sonatrach (La Sonatrach est l’entreprise publique algérienne d’exploitation des gisements de pétrole et de gaz, avec un chiffre d’affaires 2008 d’environ 60 milliards de US$, elle est la plus importante entreprise du pays et le 3e exportateur mondial de gaz) est qu’ « il y aurait la flotte espagnole devant Casablanca quelques jours plus tard ».

Jamais le Maroc n’oserait menacer si directement les intérêts de l’Espagne et du Portugal dans une affaire régie par des contrats internationaux. Le gazoduc était donc un premier jalon dans la construction de relations économiques solides. Mais au vu de la passion que peuvent revêtir parfois les relations entre les pays voisins dans la région, c’était déjà la marque d’une certaine sagesse et d’une certaine vision que de s’engager sur une affaire où les bénéfices mutuels étaient évidents.

La détérioration des relations entre l’Algérie et le Maroc à la fin des années 1990, dès avant l’inauguration du gazoduc, fit que les craintes algériennes initiales se retrouvèrent désormais du côté marocain. J’ai entendu des Marocains exprimer à leur tour des inquiétudes sur les éventuelles coupures de gaz, à l’occasion de séminaires.

Je remarque que ces allégations venaient souvent de gens parfaitement ignorants en matière d’énergie et qui ne connaissaient pas l’histoire des négociations du gazoduc Pedro Durran Farrell. Bien évidemment ces intervenants se plaisaient à rappeler les coupures de gaz Russe vers l’Europe, provoquées par des désaccords russo-ukrainiens. Il faut tout de même rappeler que les rapports entre l’Ukraine et la Russie ne peuvent être comparés à ceux entre le Maroc et l’Algérie.

L’Algérie, depuis 1964, n’a d’ailleurs jamais sérieusement manqué à ses engagements vis-à-vis d’acheteurs étrangers en matière de gaz. Un pays producteur important, quel qu’il soit, peut difficilement se permettre un tel comportement. Et Algérie, troisième plus important fournisseur extérieur de gaz à l’Europe, ne peut, pas plus qu’un autre, se permettre de manquer à ses obligations contractuelles.

En tout état de cause, une bonne connaissance du dossier technique et commercial reste un préalable à toute discussion sérieuse sur la question. Mais cela ne signifie pas qu’il faille ressasser l’Histoire pour s’interdire de penser le futur.

- Vous parliez d’un recul dans l’intégration maghrébine ? Vous voulez parler du nouveau gazoduc MEDGAZ ?

Francis Ghilès - À partir de juillet 2010, l’Espagne et l’Algérie seront reliées par un nouveau gazoduc alors même que le premier gazoduc donc je vous ai relaté les négociations fonctionne en dessous de sa capacité. C’est économiquement absurde. L’idée de stigmatiser « l’Autre » – que cela vienne de Rabat ou d’Alger – comme étant l’unique responsable du recul de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) ne correspond pas à la réalité des faits : chaque pays a sa part de responsabilité, et vu les changements rapides qui ont cours dans le monde d’aujourd’hui, de tels propos n’ont que peu d’intérêt.

Non content de durcir les termes du contrat du gazoduc Pedro Duran Farell par rapport à ceux du gazoduc Enrico Mattei – dont la formule avait pourtant été imaginée par les Italiens qui sont orfèvres en la matière –, le Maroc changea donc d’opinion au cours des années 1990. Rappelons que la Sonatrach s’était engagée auprès du Maroc à garder 1 milliard de mètres cubes de gaz disponible pour les futurs besoins marocains, notamment à Jorf Lasfar. Mais dès que les tensions politiques ont repris, le Maroc estima qu’il ne pouvait pas faire confiance à l’Algérie comme futur pourvoyeur important de gaz.

La peur – du moins la peur affichée publiquement – avait changé de camp, et la Sonatrach se retrouva avec un client de moins que prévu. L’Algérie se lança alors avec des partenaires européens dans la construction d’un gazoduc la reliant directement à l’Espagne. Même si ce gazoduc ne pourra pas opérer à pleine capacité lorsqu’il entrera en fonction cet été, son existence hypothèque les relations économiques entre les deux grands pays du Maghreb. Le gazoduc existant ne fonctionnera pas à pleine capacité pour longtemps. Non seulement le Maroc devra envisager des solutions plus coûteuses d’importation de gaz liquéfié, mais il ne pourra plus espérer toucher 7 % de royalties sur un volume croissant de gaz en transit. Nous sommes en pleine absurdité économique – et cette absurdité a un coût.

- Pourtant aujourd’hui le Maroc est demandeur de plus de gaz, notamment pour les centrales de Tahhadart et de Ain Beni Mathar. L’Algérie a indiqué en 2008 ne pouvoir assumer une telle livraison…

Francis Ghilès - Que voulez-vous, c’est peut-être là la réponse du berger à la bergère. Après avoir renoncé à l’option du gaz algérien, le Maroc y revient, une décennie plus tard, et forcément cela déplaît à l’Algérie. Ce qui est sûr également, c’est que le gaz algérien était très sollicité au moment où le Maroc a fait cette demande, notamment en raison de la méfiance européenne envers la Russie mais aussi parce que le gaz est le combustible le moins polluant pour produire de l’électricité, parmi les sources d’énergie fossile. Après l’abandon de l’option nucléaire, beaucoup de pays européens se sont tournés vers cette énergie et le marché du gaz a donc retrouvé beaucoup de vitalité. La crise économique en Espagne a fait baisser la demande ibérique pour le gaz algérien – mais pour combien de temps ?

Aujourd’hui, la situation est pourtant intéressante. L’Algérie est confrontée à la baisse de la demande mondiale de gaz suite à la crise économique. De plus, elle voit le marché nord américain lui échapper en raison du développement de nouvelles techniques de production et d’extraction de « gaz non conventionnel » (Les gaz non conventionnels sont des gaz comme le grisou, présent dans toutes les mines de charbon, ou encore de gaz de schistes, présents à faible densité dans ce type de roche ou encore de "tight gas", gaz compact, présent dans de petits réservoirs difficiles d’accès. Il représente aujourd’hui la moitié de la production gazière mondiale) .

Je ne pense pas que ces nouvelles techniques de production de gaz connaissent un développement aussi rapide en Europe, car elles causent des dommages environnementaux assez importants, mais c’est un élément stratégique à prendre en compte pour les exportateurs de gaz conventionnel comme l’Algérie. La révolution technique pourrait fragiliser sa première ressource d’exportation.

Le contexte actuel de ralentissement économique pourrait donc être favorable à une sortie de crise « par le haut », avec un accord entre le Maroc, dont les besoins énergétiques augmentent, et l’Algérie, qui a besoin de nouveaux débouchés. D’autant que le modèle économique et industriel algérien est condamné à évoluer.

Dans la presse algérienne, qui affiche une liberté de ton certaine, vous pourrez lire des voix qui s’expriment dans ce sens – d’ailleurs je n’en vois guère dans la presse marocaine. Notez que deux séminaires sur le "Coût du Non Maghreb" en Espagne en 2006 et 2007, ainsi que le rapport du Peterson Institute de Washington en 2008 (Maghreb Regional and Global Integration : A Dream to be Fulfilled) ont réuni des spécialistes éminents du Maghreb, d’Europe et des États-Unis, dont certains entrepreneurs privés marocains, algériens et tunisiens, pour débattre de ces questions. Leurs conclusions sont sans appel : tous reconnaissent le potentiel économique d’un Maghreb où les hommes et les capitaux circuleraient plus librement ; tous affirment que la situation actuelle est fortement destructrice de valeur ; tous souhaitent un espace économique plus large pour développer leurs entreprises ; tous espèrent un Maghreb intégré qui puisse exister sur la scène internationale. Ressasser les querelles d’hier est donc futile.

Il faut bien comprendre que le désaccord entre l’Algérie et le Maroc sur la coopération énergétique et industrielle condamne le futur économique de toute la région qui se résigne à être un pion parmi d’autres aux mains des Européens, des Chinois et d’autres puissances.

Quant à l’Union Européenne, si elle ne montre pas plus d’ambition vis-à-vis de la région, eh bien, la Chine fera le Maghreb. Par les temps économiques qui courent, ceux qui se contentent de l’immobilisme sont condamnés à disparaitre.

- Voulez vous dire que bien qu’elle détienne des réserves de change importantes, l’Algérie peut trouver un intérêt à coopérer avec ses voisins ?

Francis Ghilès - Si vous voulez bien aller au-delà des réserves de change, il faut constater que le modèle industriel algérien crée très peu d’emplois, et finalement pas beaucoup de richesses – ou alors ces richesses s’exportent. Selon de récentes estimations menées à bien dans les réseaux bancaires, les citoyens privés des trois pays du Maghreb central détiennent environ 150 milliards de US dollars hors des frontières de la région, ce qui est, soit dit en passant, une illustration parfaite de leur peu de foi dans l’avenir de leurs pays respectifs.

Pour revenir à l’Algérie, 98 % de la valeur ajoutée des exportations de ce pays provient de l’exportation de gaz et de pétrole, le même pourcentage que dans les années 1970 ! L’Algérie lance une nouvelle tentative d’industrialisation par l’automobile. La première tentative, dans les années 1980, n’avait pas aboutit. Mais encore une fois l’Algérie travaille seule, sans partenaires internationaux et sans partenaires régionaux. C’est une situation absurde alors même que Renault s’implante à Tanger et que les complémentarités auraient pu être valorisées entre l’Algérie et le Maroc dans ce domaine, comme dans tant d’autres. Enfin si on revient à la question de la valeur ajoutée, le problème est qu’il n’y a pas d’industrie de transformation des produits bruts du côté algérien.

Or, lorsque je vois d’un côté de la frontière un pays qui détient le premier groupe au monde d’extraction de phosphates (L’Office Chérifien des Phosphates (OCP) est le premier exportateur mondial de phosphates et la plus importante entreprise marocaine avec un chiffre d’affaires de 2 milliards de US$ en 2009, elle exporte en valeur le tiers des exportations marocaines) , groupe au demeurant en pleine expansion et modernisation, et de l’autre un pays qui produit des hydrocarbures, je constate qu’il est fort dommageable pour tous qu’il soit impossible de mettre sur pied une industrie pétrochimique pour former le pôle de production d’engrais phosphatés le plus compétitif au monde. Combien d’ingénieurs ou de diplômés sont au chômage au Maghreb ? Peut-on rayer d’un trait de plume toutes les potentialités de création d’emplois qualifiés pour des raisons politiques ? L’absurdité économique est porteuse de graves risques pour toute la région.

Aujourd’hui, les grands pays émergents comme l’Inde, le Brésil, la Chine ont besoin de ces intrants pour financer leur développement agricole. Ce sont là de nouveaux marchés solvables de taille immense. Les pays maghrébins pourraient renforcer leur position dans ces pays, renégocier leurs partenariats et viser une présence active et combien porteuse d’avenir dans une industrie stratégique.

Pour avancer sur le chemin de l’intégration économique la confiance reste le maître mot. Il faut croiser les participations dans le capital des entreprises publiques et privées maghrébines (C’est l’une des recommandations formulées par Abderrahmane Roustoumi Hadj Nacer, ancien gouverneur de la banque centrale algérienne dans le rapport du Peterson Institute), associer les intérêts entre entreprises maghrébines, pour créer des liens de confiance basés sur la reconnaissance des intérêts réciproques. La devise de Lord Palmerston ministre anglais et grand inspirateur de la politique étrangère du Royaume Uni de 1830 a 1865, reste d’actualité encore aujourd’hui : « Nous n’avons pas d’alliés éternels et nous n’avons pas d’ennemis éternels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et ce sont ses intérêts qu’il est de notre devoir de défendre. »

- En somme faudrait-il une union industrielle maghrébine basée sur les phosphates et le gaz, telle que celle fondée par la France et l’Allemagne le charbon et l’acier, la CECA en 1954 ?

Francis Ghilès - Je n’aime pas l’expression d’union industrielle. Ce qui est nécessaire, c’est la liberté de mouvement des hommes et des capitaux. La comparaison n’est pas hors de propos mais il faut remarquer que la France et l’Allemagne y avaient été contraintes par la situation. On sortait de la deuxième guerre mondiale et la pression américaine était très forte pour que la France et l’Allemagne se réconcilient. Les Américains, et un grand nombre de penseurs européens, voulaient surtout éviter de reproduire les erreurs du passé. Le traité de Versailles de 1919 avait en effet condamné l’Allemagne à payer d’énormes indemnités aux vainqueurs, et avait en conséquence ouvert les portes à une volonté de revanche Allemande et au totalitarisme.

Heureusement que le Maghreb n’a pas connu de telles violences. Mais, il faut remarquer que c’est l’action convaincue d’hommes politiques courageux et visionnaires, Robert Schuman, Jean Monnet, Alcide de Gasperi, Konrad Adenauer et Paul Henri Spaak, qui a permis l’union de l’Europe après 1945. Ils avaient cette volonté et cette capacité à entraîner leurs pays et leurs élites à se réconcilier avec l’ennemi d’hier. On chercherait en vain des leaders politiques d’une telle stature au Maghreb aujourd’hui : les rentes de situation engendrées par les blocages actuels ne poussent pas au changement.

- Quel rôle a l’Union Européenne dans la construction du Maghreb économique ?

Francis Ghilès - L’Europe peut se contenter de gérer des tuyaux quand elle pense à l’Afrique du Nord. Après tout, le gaz et le pétrole sont les seules ressources stratégiques que le Maghreb puisse offrir à ses voisins du Nord. Au Sud, chacun peut gérer ses rapports bilatéraux avec le Nord en tentant, statistiques et colloques à l’appui, de démontrer qu’il est le plus éduqué, le plus libéral (économiquement), qu’il a émancipé les femmes plus tôt ou consenti les plus grands sacrifices pour se libérer du joug colonial, qu’il se considère comme le partenaire ayant le plus à offrir.

Toutefois est-ce là une situation de coopération ambitieuse ? L’Europe doit se poser une question très simple quand elle regarde le Maghreb : envisage-t-elle d’imposer à ces pays les mêmes contraintes qu’elle a imposées à la Turquie, et qui ont permis à cette dernière de progresser très vite dans la voie de la démocratisation et de la croissance économique, quand bien même l’Union Européenne rechigne à l’accepter comme futur membre ?

Ces contraintes ont favorisé l’émergence d’élites qui prennent en compte les intérêts réels des États plutôt que les intérêts strictement nationalistes. Tant que l’Europe utilisera dans ses analyses du Maghreb les prismes primaires du siba et du makhzen, des républicains et des islamistes, elle se condamne à ne rien comprendre.

Trop souvent ses chercheurs, ses hommes politiques, ses médias appréhendent le Maghreb avec un regard néo-colonial, comme une terre d’arriération dont on nous explique à longueur de colloques qu’elle est peuplée d’Arabes et de Berbères qui ont un rapport compliqué avec l’Islam et la modernité. Le Maghreb est appréhendé comme une région où la nature des gens leur empêche d’aspirer à la démocratie et de prendre en main leur destin. Il leur serait ainsi impossible de penser leur futur. L’Europe semble projeter sur le Maghreb l’appréhension qu’elle a de son propre avenir, sans se rendre compte qu’en réalité il se trouve (entre autres) au Maghreb.

Enfin lorsqu’on parle de la politique de voisinage de l’Union Européenne, il faut préciser un point : l’impact de cette politique de voisinage n’est pas mesurable. Personne ne peut prétendre faire le bilan économique du Processus de Barcelone, puisqu’aucun instrument de mesure indépendant et un tant soit peu scientifique n’a été construit. Au fond, dans le développement des pays du Maghreb, on ne peut pas savoir ce qui est dû à l’Europe, ce qui est dû au FMI, à d’autres partenaires internationaux, ou ce qui est le résultat de la politique domestique de chaque pays. La politique de voisinage est un « cache misère » politique, un banal faire-valoir diplomatique, fort utile au demeurant pour les pays qui y souscrivent.

- Le souhait des opérateurs économiques algériens d’aboutir à une intégration économique n’est pas toujours visible au Maroc : croyez-vous qu’il existe ?

Francis Ghilès - J’ai participé à de nombreux séminaires, en Afrique du Nord et en Europe, réunissant des entrepreneurs de la région des secteurs public et privé. Je constate depuis quelques années que les entrepreneurs maghrébins partagent réellement une vision commune du futur de leurs entreprises et ont conscience de la nécessité de construire le Maghreb par des projets communs.

Si l’information n’est pas relayée au Maroc, cela ne veut pas dire que pour autant que cette réalité n’est pas là. Que ce soient les opérateurs privés ou publics, ils attendent tous une ouverture de la frontière terrestre. Cet ardent désir ne peut pas se manifester publiquement, car les dirigeants politiques peuvent trop facilement rendre impossible la vie d’un entrepreneur privé si jamais il venait à exprimer une pensée politiquement incorrecte. L’entrepreneur privé maghrébin ne peut pas critiquer le pouvoir. La situation politique est devenue si complexe et si illisible entre les deux pays que personne ne s’aventurerait à suggérer à ses dirigeants comment sortir du bourbier où ils se trouvent. La clé de la situation existe – aux dirigeants politiques de trouver le courage de la mettre à la serrure et d’entrouvrir la porte, comme ce fut fait en 1984.

- Vous êtes un spécialiste du coût du non Maghreb. Des analystes et commentateurs économiques reprennent souvent le chiffre de 2 % annuel de PIB perdu, est-ce un chiffre exact ?

Francis Ghilès - C’est beaucoup plus de richesse que le Maghreb désuni gaspille. D’abord le coût humain : la transition démographique est acquise, mais des millions de jeunes continuent d’arriver sur le marché du travail et 50 % d’entre eux, dont de nombreux diplômés, sont déjà au chômage. Procurer du travail à tous ces jeunes exigerait un rythme de croissance plus élevé que celui de la Chine pendant deux décennies !

Au vu de ces réalités, l’estimation de ce que coûte la fermeture des frontières est faible : 2 % de perte de croissance est une estimation qui est donnée relativement souvent pour simplifier le débat et insister sur l’importance du coût du non-Maghreb.

En réalité, je pense que la fermeture des frontières coûte beaucoup plus cher aux pays maghrébins. Le Maghreb uni peut avoir un impact psychologique assez fort pour renforcer le sentiment de confiance des investisseurs, ou pour recréer ce climat de confiance dans la région. C’est pour cela que le chiffre de 2 % est à prendre avec beaucoup de précautions. En réalité, un Maghreb intégré créerait certainement un climat de confiance propice à l’investissement, à l’élaboration de projets à long terme, à la création de richesse. Tout cela nous ne pouvons pas le chiffrer, car il est impossible de chiffrer ou quantifier la somme des mécanismes que l’union du Maghreb déclencherait, mais il y a quelques éléments de coût qu’il faut mettre en avant.

Premièrement, un coût social : le chômage est un des défis les plus durs dans les pays maghrébins. Or le nombre de nouveaux emplois créés chaque année est dramatiquement faible au vu des besoins.

Deuxièmement, un coût invisible : imaginez que 1 ou 2 % des 150 milliards de dollars d’épargne maghrébine privée investis hors de la région soient rapatriés ? Chaque année 8 milliards de US dollars d’épargne maghrébine privée sont placés à l’étranger par des Maghrébins, la moitié provenant d’Algérie, 30 % environ du Maroc et le reste de Tunisie. Ces fonds ne s’expatrieraient pas s’il existait plus d’opportunités d’investissement au Maghreb – mais les investisseurs manquent de confiance envers leur région.

Troisièmement, il y a le coût de lié à la diaspora. Il y a 30 ans la diaspora maghrébine était composée d’ouvriers qui certes envoyaient des fonds vers leurs familles. Aujourd’hui elle inclut de nombreux cadres, des entrepreneurs, des personnes dont les entreprises ont une valeur ajoutée plus élevée. Si un Maghreb uni existait, avec des règles d’investissement harmonisées, des réseaux bancaires intégrés, une vraie liberté pour créer de la richesse comme ces gens savent si bien le faire ou ont appris à le faire à l’étranger, ils ne reviendraient pas au pays par centaines mais pas milliers.

Méditez l’expérience de la Chine : plus de la moitié des investissements étrangers sont le fait des Chinois de l’étranger. Ceux-ci sont considérés comme les meilleurs ambassadeurs de leur pays d’origine. Les dirigeants ont su leur offrir des avantages très importants après le lancement des réformes économiques en 1979, ce qui explique que les trois quarts des investissements directs étrangers en Chine, dans les deux décennies qui suivirent, provenaient de cette diaspora.

Les élites politiques maghrébines offrent quelques semblants d’avantages aux maghrébins résidents à l’étranger qui seraient tentés de suivre l’exemple chinois. Mais ces mêmes élites semblent incapables de tirer les vraies leçons de l’extraordinaire réussite économique chinoise ; réussite qui lui a permis d’exercer une influence grandissante à l’échelle planétaire.

Songez enfin que, en ce qui concerne les investisseurs étrangers, ce sont seulement 3 % des investissements globaux européens qui sont captés par le Maghreb. Si on prend un exemple comparable, on constate que l’Amérique latine et surtout le Mexique, voisin Sud des États Unis, capte 18 % des investissements nord-américains avec une croissance de ces investissements étrangers (IDE) de l’ordre de 15 % en moyenne depuis 20 ans.

- Un retour à la politique de petits pas menée à partir de 1984 est elle envisageable ?

Francis Ghilès - La réponse est oui, clairement. C’est la seule envisageable. Elle devrait être lancée par des gestes forts : coopération sur le plan des ressources énergétiques et minières, ouverture du capital de certaines grandes entreprises à des agents économiques publics et privés de pays voisins et autres. C’est d’ailleurs une proposition de l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, Abderrahmane Roustoumi Hadj Nacer.

Une telle proposition paraît audacieuse aujourd’hui, quasi impensable. Mais la fortune favorise souvent ceux qui font preuve d’audace. Si les dirigeants maghrébins n’osent pas penser l’avenir, la Chine, l’inde et le Brésil se chargeront de faire le Maghreb à leur place, en fonction de leurs intérêts propres. Cela démontrerait à quel point les indépendances acquises depuis un demi siècle se seraient avérées être des leurres.

Propos recueillis par Olivier Deau et Mohamed Mokeddem
du Centre d’analyses et publications de l’Institut Amadeus


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