Davina SIMEN / Marchés de capitaux et souveraineté africaine : de la dépendance budgétaire à l’autonomie financière
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Une contribution de Davina SIMEN,
Juriste et Spécialiste des marchés financiers
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Depuis plusieurs décennies, la réponse à ce défi a largement reposé sur des financements extérieurs. Les prêts concessionnels des institutions financières internationales, l’aide publique au développement et plus récemment les émissions d’eurobonds ont constitué les principaux instruments de financement des États africains. Ce modèle a permis de soutenir certains programmes d’investissement, mais il a également installé une forme de dépendance structurelle vis-à-vis des conditions financières internationales.
La hausse des taux d’intérêt mondiaux depuis 2022, combinée aux tensions budgétaires dans plusieurs pays africains, a mis en lumière les limites de ce modèle. Dans ce contexte, le développement des marchés de capitaux africains apparaît aujourd’hui non seulement comme un outil financier, mais comme une question de souveraineté économique.
À mes yeux, l’enjeu central n’est plus simplement de savoir comment les États africains peuvent continuer à se financer sur les marchés internationaux. La véritable question est de savoir comment le continent peut mobiliser sa propre épargne pour financer sa transformation économique.
L’Afrique centrale constitue à cet égard un cas particulièrement révélateur.
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L’ARCHITECTURE DES MARCHÉS
FINANCIERS EN AFRIQUE CENTRALE
Dans la zone CEMAC, l’organisation du marché financier repose sur une architecture institutionnelle régionale relativement récente. Elle s’articule autour de trois institutions principales.
> La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), créée en 1972, assure la politique monétaire commune des six pays de la zone.
> La Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (COSUMAF) joue le rôle d’autorité de régulation.
> La Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC) constitue la plateforme de négociation des titres financiers.
Une réforme importante est intervenue en 2019 avec la fusion des deux anciennes places boursières de la région, la Douala Stock Exchange et la Bourse des valeurs mobilières d’Afrique centrale basée à Libreville. Cette fusion a donné naissance à la BVMAC, désormais installée à Douala, avec l’ambition de créer un véritable marché financier régional capable de mobiliser l’épargne des six pays membres de la CEMAC.
Malgré cette réforme institutionnelle, le marché financier d’Afrique centrale demeure encore relativement peu profond. En 2023, la capitalisation totale de la BVMAC était estimée à environ 1300 à 1500 milliards de francs CFA, un niveau encore modeste comparé à d’autres places financières africaines.
Le nombre d’entreprises cotées reste limité et la liquidité du marché demeure relativement faible. Certaines séances de cotation enregistrent un volume de transactions très réduit. Cette situation s’explique en partie par la structure des économies de la région, encore largement dominées par les secteurs extractifs et par un tissu d’entreprises souvent peu familiarisé avec les mécanismes de financement de marché.
Pour autant, il serait erroné de considérer que le marché financier d’Afrique centrale est marginal. Depuis plusieurs années, une dynamique intéressante s’observe du côté du marché obligataire.
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LE MARCHÉ OBLIGATAIRE COMME
LEVIER DE FINANCEMENT PUBLIC
Le compartiment obligataire de la BVMAC constitue aujourd’hui le segment le plus dynamique du marché financier régional. Les États de la CEMAC ont progressivement recours à ce marché pour financer leurs besoins budgétaires.
Selon les données de la BEAC et de la COSUMAF, l’encours total des obligations émises par les États de la zone CEMAC atteignait environ 8 451 milliards de francs CFA en mars 2025. Cette évolution traduit une transformation progressive des stratégies de financement public dans la région.
Le Gabon représente près de 46 % des obligations souveraines cotées sur la BVMAC, tandis que le Cameroun en représente environ 24 %. Ces deux économies jouent un rôle central dans l’animation du marché obligataire régional.
Cependant, le développement du marché reste encore largement centré sur les émissions souveraines. Les émissions obligataires d’entreprises demeurent relativement rares. Cette situation limite la capacité du marché financier à financer directement l’économie productive.
À mon sens, le véritable enjeu pour les prochaines années est précisément celui du développement d’un marché obligataire privé capable de financer les entreprises, les infrastructures et les projets structurants.
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LE RÔLE ENCORE LIMITÉ
DES INVESTISSEURS INSTITUTIONNELS
Dans les économies développées, les marchés de capitaux reposent largement sur l’activité des investisseurs institutionnels. Les fonds de pension, les compagnies d’assurance et les fonds d’investissement jouent un rôle essentiel dans la mobilisation de l’épargne de long terme.
À l’échelle mondiale, les actifs gérés par les fonds de pension dépassent aujourd’hui 50 000 milliards de dollars. En Afrique, ces actifs étaient estimés à environ 380 milliards de dollars en 2020, selon l’OCDE.
Cependant, cette épargne reste extrêmement concentrée. L’Afrique du Sud représente à elle seule près de 70 % à 80 % des actifs de pension du continent. Dans de nombreuses régions africaines, y compris en Afrique centrale, les systèmes de retraite restent encore peu capitalisés.
Par ailleurs, les portefeuilles d’investissement des investisseurs institutionnels africains restent souvent très conservateurs. Les obligations souveraines et les instruments monétaires occupent une place dominante, tandis que les investissements dans les infrastructures ou dans le financement des entreprises restent limités.
Cette situation constitue à la fois un défi et une opportunité. Si des réformes adaptées sont mises en place, les investisseurs institutionnels africains pourraient devenir l’un des principaux moteurs du développement des marchés de capitaux du continent.
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L’EXEMPLE DE LA BRVM
EN AFRIQUE DE L’OUEST
La comparaison avec l’Afrique de l’Ouest permet d’illustrer les marges de progression possibles. La Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) basée à Abidjan, créée en 1998, constitue aujourd’hui l’un des marchés financiers les plus dynamiques d’Afrique.
En 2024, la capitalisation de la BRVM dépassait 18 000 milliards de francs CFA, soit un niveau largement supérieur à celui de la BVMAC. Plusieurs facteurs expliquent cette dynamique. Le nombre d’entreprises cotées est plus élevé, les investisseurs institutionnels sont plus actifs et les autorités ont mené une politique volontariste pour encourager les introductions en bourse.
L’expérience ouest-africaine montre que le développement d’un marché financier régional ne dépend pas uniquement de la taille des économies. Il dépend également de la volonté politique, de la qualité de la régulation et de la capacité à créer un écosystème financier dynamique.
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INTEGRATION FINANCIÈRE
ET COOPÉRATION RÉGIONALE
Ces dernières années, plusieurs initiatives ont cherché à renforcer la coopération entre les marchés financiers africains. Dans la zone CEMAC, des programmes de renforcement des capacités ont été lancés afin de soutenir le développement du marché financier régional.
Le programme ES Pro, mis en place au début des années 2020 dans le cadre d’initiatives de formation et de modernisation du marché financier d’Afrique centrale, vise notamment à renforcer les compétences des acteurs du marché et à favoriser les échanges d’expertise avec d’autres places financières africaines.
Ces initiatives s’inscrivent dans une dynamique plus large d’intégration financière continentale, notamment dans le contexte de la Zone de libre-échange continentale africaine entrée en vigueur en 2021.
Cependant, l’intégration financière africaine ne pourra produire ses effets que si les marchés régionaux deviennent capables de mobiliser l’épargne du continent pour financer les projets structurants.
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QUELLES SOLUTIONS POUR RENFORCER
LES MARCHÉS DE CAPITAUX AFRICAINS ?
À mon sens, plusieurs pistes concrètes doivent être explorées pour accélérer le développement des marchés de capitaux africains.
La première consiste à renforcer le rôle des investisseurs institutionnels. Les réformes des systèmes de retraite et le développement de la gestion d’actifs pourraient permettre de mobiliser une épargne de long terme capable de financer les infrastructures et les entreprises.
La deuxième piste concerne le développement du marché obligataire privé. Les entreprises africaines doivent pouvoir accéder plus facilement aux financements de marché afin de diversifier leurs sources de financement.
La troisième piste concerne le développement de véhicules d’investissement innovants, notamment les fonds d’infrastructure et les fonds dédiés au financement des projets structurants.
Enfin, les partenariats public-privé doivent être repensés comme de véritables instruments de mobilisation de capitaux domestiques. Trop souvent, les PPP ont été conçus uniquement comme des partenariats entre États africains et investisseurs étrangers. Il devient aujourd’hui nécessaire d’imaginer des modèles dans lesquels les investisseurs institutionnels africains participent directement au financement des infrastructures.
C’est précisément dans cette articulation entre marchés de capitaux, investisseurs institutionnels et partenariats public-privé que se trouvent, selon moi, les nouveaux mécanismes de financement du développement africain
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CAS D’ÉTUDE : LE FINANCEMENT
DES INFRASTRUCTURES PAR LES MARCHÉS DE CAPITAUX
Un exemple intéressant de mobilisation des marchés pour financer des infrastructures peut être observé au travers du développement des obligations d’infrastructure dans plusieurs économies africaines.
Historiquement, le financement des infrastructures africaines reposait principalement sur l’aide internationale, les prêts concessionnels et les financements multilatéraux. Or ce modèle montre aujourd’hui ses limites face à l’ampleur des besoins du continent. Selon plusieurs études, le déficit annuel de financement des infrastructures africaines se situe entre 68 et 108 milliards de dollars, notamment dans les secteurs de l’énergie, du transport et des infrastructures numériques.
Face à cette situation, plusieurs pays ont commencé à expérimenter de nouveaux mécanismes permettant d’utiliser les marchés financiers pour financer directement des projets d’infrastructure. L’un des modèles les plus prometteurs repose sur l’émission d’obligations d’infrastructure ou de project bonds, qui permettent de lever des capitaux auprès d’investisseurs institutionnels tels que les fonds de pension, les compagnies d’assurance ou les fonds souverains.
Dans ce type de structure, le projet est généralement porté par une société dédiée, appelée Special Purpose Vehicle (SPV), qui émet des titres de dette sur le marché afin de financer la construction et l’exploitation de l’infrastructure. Les flux de revenus générés par le projet permettent ensuite de rembourser les investisseurs.
Ce modèle présente plusieurs avantages. Il permet d’allonger la maturité des financements, de mobiliser l’épargne domestique et de réduire la dépendance vis-à-vis des financements extérieurs. Il favorise également le développement des marchés obligataires locaux en créant de nouveaux instruments financiers adaptés aux besoins de financement de long terme.
Cependant, le développement de ce type d’instruments suppose l’existence d’un cadre réglementaire solide, d’institutions financières robustes et d’un environnement macroéconomique stable. Sans ces conditions, les investisseurs institutionnels restent souvent réticents à s’exposer aux risques liés aux projets d’infrastructure.
Dans ce contexte, les partenariats public-privé peuvent jouer un rôle complémentaire. En associant les États, les investisseurs privés et les institutions financières internationales, ces montages permettent de partager les risques et d’améliorer la bancabilité des projets d’infrastructure. Néanmoins, pour être efficaces, ces mécanismes doivent s’inscrire dans une stratégie plus large de développement des marchés de capitaux africains.
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VERS UNE SOUVERAINETÉ
FINANCIÈRE AFRICAINE
Le développement des marchés de capitaux africains ne constitue pas seulement un enjeu financier ou technique. Il représente avant tout une question de souveraineté économique.
Pendant plusieurs décennies, le financement du développement africain a reposé principalement sur des ressources extérieures. Prêts concessionnels, aide internationale et émissions d’eurobonds ont permis de soutenir de nombreux projets d’investissement, mais ils ont également renforcé la dépendance financière des économies africaines vis-à-vis des marchés internationaux.
Or, cette dépendance devient aujourd’hui de plus en plus problématique dans un contexte marqué par la hausse des taux d’intérêt mondiaux, le durcissement des conditions de financement et l’augmentation du niveau d’endettement de nombreux États africains. Dans ce contexte, la question centrale n’est plus seulement celle de l’accès aux financements internationaux. Elle est désormais celle de la capacité du continent à mobiliser ses propres ressources financières.
L’Afrique dispose en réalité d’un potentiel d’épargne considérable. Les actifs détenus par les investisseurs institutionnels africains notamment les fonds de pension, les compagnies d’assurance et les fonds souverains représentent plusieurs milliers de milliards de dollars. Pourtant, une grande partie de cette épargne continue d’être investie en dehors du continent ou dans des actifs à faible impact économique.
Le véritable défi consiste donc à créer les architectures financières capables de canaliser cette épargne vers les investissements productifs.
À mon sens, trois axes d’action apparaissent prioritaires.
Premièrement, il est essentiel de poursuivre le développement des marchés obligataires africains. Les obligations d’infrastructure, les obligations vertes et les obligations municipales peuvent constituer des instruments particulièrement adaptés pour financer les projets structurants du continent.
Deuxièmement, il est nécessaire de renforcer le rôle des investisseurs institutionnels africains dans le financement du développement. Les fonds de pension et les compagnies d’assurance disposent d’un horizon d’investissement de long terme qui correspond parfaitement aux besoins de financement des infrastructures.
Troisièmement, les partenariats public-privé doivent être repensés afin de mieux intégrer les marchés financiers africains dans la structuration des projets. Les PPP de nouvelle génération pourraient ainsi combiner capitaux publics, capitaux privés et financement par les marchés obligataires régionaux.
Dans cette perspective, les marchés de capitaux africains peuvent devenir bien plus qu’un simple outil de financement. Ils peuvent constituer l’un des piliers d’un nouveau modèle de développement fondé sur la mobilisation de l’épargne domestique et sur une plus grande autonomie financière du continent.
Pour l’Afrique centrale comme pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu des prochaines années sera donc moins de multiplier les sources de financement extérieures que de construire les institutions financières capables de transformer l’épargne africaine en investissement productif.
C’est à cette condition que les marchés de capitaux africains pourront pleinement jouer leur rôle dans la transformation économique du continent.
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À PROPOS DE L’AUTEUR – Davina SIMEN est juriste spécialisée en droit des marchés financiers et en structuration d’investissements. Elle intervient sur les problématiques de réglementation financière, de gestion d’actifs et de financement des projets d’infrastructure. Elle a notamment exercé au sein de plusieurs institutions et cabinets de référence, dont Société Générale, BDO France et FDJ United (La Française des Jeux), où elle est intervenue sur des opérations de financement, la structuration juridique d’investissements et la conformité des produits financiers.
Diplômée en droit des affaires et fiscalité d’entreprise, titulaire d’un MBA en droit des affaires et finance internationale, elle poursuit actuellement un Executive Master en Asset Management et droit financier à l’IAE Paris. Elle est également certifiée AMF en réglementation des marchés financiers. Ses travaux portent principalement sur l’architecture des marchés de capitaux africains, les instruments financiers innovants et les mécanismes de financement du développement en Afrique.
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