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Marie-José Justamond –

Créatrice du Festival Les Suds en Arles, pasionaria de la diversité culturelle

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 7 juillet 2011 | src.LeJMED.fr
Arles -

Depuis 1996, au légendaire Festival Les Suds en Arles, c’est toujours la Méditerranée qui est au cœur d’une proposition qui rythme la belle cité provençale, une semaine durant aux alentours du 14 juillet (du 11 au 17 juillet, en 2011). Le maître d’œuvre en est Marie-José Justamond, Directrice artistique et fondatrice, qui pour chaque édition depuis 16 ans construit un Festival dans la diversité des couleurs, des cultures, des géographies et des esthétiques. Rencontre...

Photo ci-dessus et ci-dessous : Marie-José Justamond, Directrice artistique et fondatrice du Festival Les Suds, en Arles. © D. Bounias - Ville d’Arles


Un entretien exclusif,
par Nadia Bendjilali pour LeJMED.fr


LeJMED.fr – Votre nom est associé depuis longtemps maintenant à la vie culturelle de la radieuse cité provençale d’Arles, d’abord dans la photographie puis autour des Musiques du Monde. Racontez-nous votre parcours jusqu’à la création du Festival Les Suds...

Marie-José Justamond – Je travaille dans la culture depuis longtemps, avec un identique fil conducteur : l’envie de faire partager mon amour pour les Suds et présenter un écho de la Méditerranée à l’identité composite. De 1977 à 1989, j’ai travaillé aux Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles sur différents postes, dont celui de directrice de la communication. C’était une période très militante où l’enjeu était de faire reconnaître ce mode de création comme un art majeur.

Puis, avec un statut d’indépendante, j’ai réalisé différentes missions, plutôt typées Suds, dans les domaines de la photographie, de la musique ou du spectacle vivant, en production et en communication. L’élément déclencheur de l’histoire de l’association des Suds et du festival éponyme a été une invitation de Michel Vauzelle, notre actuel Président de Région Provence Alpes Côte d’Azur, qui en 1995 venait d’être élu maire de la Ville d’Arles.
Lors de cette rencontre, au printemps 1995, Michel Vauzelle, en méditerranéen convaincu, a partagé sa vision de la Méditerranée et m’a invitée à lui soumettre un projet pour valoriser l’identité des pays de la Méditerranée, sans que ce soit à proprement parler une commande. J’ai réuni des amis passionnés et des professionnels de la culture méditerranéenne et nous avons inventé cette belle histoire autour de la musique qui dure depuis 1996 et dont nous vivons actuellement la XVIe édition, du 11 au 17 juillet 2011.


LeJMED.fr– Quel est l’esprit qui fonde votre festival et les valeurs que vous portez ?

Marie-José Justamond– L’idée est, depuis le début du Festival, de donner à découvrir les répertoires musicaux du monde entier : des plus festifs aux plus intimistes, des plus savants aux plus populaires, des plus sacrés aux plus innovants.

Pour nous, il s’agit de donner de la valeur, de l’audience, à ces musiques qui ne sont pas celles de la culture dominante anglosaxonne. Des musiques qui ont des racines et qui sont en même temps extrêmement vivantes, expressions de patrimoines sans cesse réinterrogés par les musiciens d’aujourd’hui. La déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle de 2001 (1) a été signée par pratiquement tous les pays aujourd’hui, mais en 1996 cette notion n’était pas encore très répandue. Cela a été notre credo depuis la naissance du festival : promouvoir et diffuser la diversité des cultures, développer leur attractivité et contribuer à leur pleine reconnaissance dans l’espace européen et international. Pour nous, l’important est que la diversité des musiques puisse vivre, prospérer, s’exprimer et toucher le plus grand nombre.


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Ali Reza Ghorbani et Dorsaf Hamdani (Iran-Tunisie), deux artistes à l’affiche du Festival Les Suds 2011, avec la création « Ivresses ». © Lucien Lung

LeJMED.fr – Grande fête populaire conjuguée à une exigence artistique forte, le festival des Suds est un rendez-vous important pour les musiques du monde et s’est enraciné dans le foisonnement des festivals d’été. Quelles sont les joies et les réussites pour vous, avec le recul de l’expérience ?

Marie-José Justamond – D’abord le public, qui est au centre du projet. Les Arlésiens, au premier chef, qui attendent de vivre au rythme de ce festival. Nous essayons de créer à chaque fois une semaine d’harmonie, une semaine de bonheur. Au vu de l’implantation géographique de notre commune et de l’origine d’une partie de ses habitants, notre programmation est particulièrement tournée vers la Méditerranée, avec chaque année, une place de choix donnée aux artistes de ses pays.

Et puis, le Festival est aujourd’hui indissociable de la ville d’Arles. Le festival s’inspire des lieux de la cité et des villages de Camargue qu’il explore et habite le temps du festival : des lieux prestigieux comme le Théâtre Antique qui accueille dès la nuit tombée les « Soirées Suds », la cour de l’Archevêché pour les « Moments Précieux », les places qui hébergent les « Scènes en ville », les musées, les quartiers, les patios, églises et les anciens ateliers de la SNCF etc.

Enfin, nous avons fait notre place dans le réseau d’artistes qui constituent les musiques du monde au niveau international, et nous participons à l’émergence de groupes. Nous portons une attention particulière aux nouvelles musiques traditionnelles de notre région, la Provence, et plus largement la musique du Languedoc et de l’ensemble du Midi de la France – la sphère occitane – dont « Lo Còr de la Plana », groupe avec lequel nous avons un compagnonnage important : le chanteur marseillais Manu Théron est pour moi une des plus belles voix de la Méditerranée. C’est un artiste qui a beaucoup voyagé, qui a partagé des méthodes de chant aussi bien du Maghreb que des Balkans et il exprime le plus beau de la Méditerranée, le plus généreux, le plus magique et le plus ouvert de cette région du Monde.

Je pense également à Souad Massi, par exemple, que nous avons accueilli, la première fois à Arles, alors qu’elle était peu connue et que nous avons présentée dans le cadre d’une des « Scènes en Ville », des scènes dédiées à la découverte, et qui depuis a fait un très beau parcours.

Les Suds, enfin, furent la première grande scène française de Goran Bregovic (1999) et ont accueilli au sein du Théâtre Antique le spectacle qawwali-flamenco avec Faiz Ali Faiz, Enrique Morente, Chicuelo et Miguel Poveda (2004), ou encore Ravi & Anoushka Shankar (2005).


LeJMED.fr – Vous êtes une habituée des réseaux des musiques du monde et un de ces membres actifs, parlez-nous de vos implications et collaborations nombreuses ...

Marie-José Justamond – C’est la passion, une passion partagée par toute une équipe, qui nous permet de porter ces musiques et de valoriser les diversités culturelles. Nous sommes membres de l’association « Zone Franche », réseau des professionnels francophones des musiques du monde, dont je suis Vice-Présidente, et de l’« European Forum of Worldwide Music Festival », réseau européen des festivals de musiques du monde. Je m’investis enfin en tant que consultante au sein de comités de sélection musicale en France et à l’étranger (Commission Festivals du CNV, jury pour Babel Med Music à Marseille et pour le Prix de l’Océan Indien) ou dans le cadre de la coopération décentralisée, par exemple le PRIDES Patrimoines et Cultures.

Il y a de très belles complicités entre les professionnels de ces musiques, un côté humain qui est central. Nous partageons un même amour pour ces musiques et nous sommes dans le même esprit, ce qui est un facteur facilitant de la circulation des artistes. On se rend bien compte que les frontières ne sont pas celles des individus et finalement ces musiques sont ce qu’il y a de plus positif dans la mondialisation : les musiques voyagent beaucoup, se croisent, se fréquentent, se fertilisent, s’inspirent, donnant des créations géniales et merveilleuses !


LeJMED.fr – Cette année votre programmation compte de belles créations, un concert exceptionnel de Paco Ibañez, l’une des plus célèbres, des plus engagées et des plus émouvantes voix espagnole et des escales renouvelées avec des artistes des deux rives de la Méditerranée. Pouvez-vous nous présenter cette partie de la programmation ?

Marie-José Justamond – Cette année, le métissage est, plus que jamais, au cœur de la programmation du festival. Côté Méditerranée, les voix solaires et mélodieuses des guitaristes-chanteuses poétesses grecques Angélique Ionatos et de Katerina Fotinaki, inspirées par l’Orient des Grecs, offriront une nouvelle et joyeuse création« Anatoli ».

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Également à l’affiche du Festival Les Suds 2011 : Angélique Ionatos avec Katerina Fotinaki (Grèce), nouvelle Création Anatoli © Michel Cavalcae – Julie Carretier Cohen

Le même soir, nous accueillerons Dorsaf Hamdani de Tunisie, dont la superbe voix se mêlera à celle inégalée de l’Iranien Alireza Ghorbani, pour magnifier les poèmes d’Omar Khayyam dans une création nommée « Ivresses ». Grâce à la Carte Blanche Sacem, cette soirée dédiée à la poésie, nous donnera à entendre un final exceptionnel, fruit d’une résidence de création avec l’ensemble des artistes, célébrant un grand pont de l’Europe au monde arabe, de l’empire grec à l’empire perse.

Puis, nous aurons le plaisir d’accueillir Estrella Morente pour son unique concert en France cette année. Ce concert est important pour nous à différents niveaux. Nous avions reçu son père, Enrique Morente, grand rénovateur du flamenco, en 1998, et nous avions des projets de création avec les deux artistes père et fille. Celui-ci nous ayant quitté cet hiver, nous avons eu le désir d’accueillir cette jeune et magnifique chanteuse, l’une des plus brillantes « cantaoras » du flamenco actuel. Christian Lacroix, célèbre arlésien, très sensible à son talent, a, du reste, réalisé l’affiche de cette soirée et nous espérons le compter parmi nous pour cette soirée du 13 juillet, autour du flamenco.

La soirée de l’historique Paco Ibáñez sera bien entendu un grand moment. La Palestine s’invite également cette année avec la première création « Sâbil » du duo Ahmad Al Khatib - Youssef Hbeisch. J’aimerais vous parler de chacun des artistes programmés mais le plus simple sans doute est de venir à leur rencontre du 11 au 17 juillet, dans les concerts mais aussi dans les nombreux moments qui tout au long de la journée permettent de vivre au rythme des Suds, avec 40 stages proposés, dont par exemple un stage de oud animé par le palestinien Ahmad Al Khatib ou un autre autour des Cuisines de Camargue, orchestré par Roger Merlin, fondateur du Conservatoire des Cuisines de Camargue, ou encore les apéros-découvertes qui sont des rencontres conviviales avec les artistes du jour, et aussi les siestes musicales de l’après-midi, avec l’éditeur Actes-Sud, ou en venant à l’une des projections de documentaires musicaux, une des nouveautés de cette édition 2011.


LeJMED.fr – Et puis, il y a votre programme « Nomadisme & Deltas », projet déposé dans le cadre de l’événement Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la Culture…

Marie-José Justamond – Nous avons soumis à l’équipe de MP213 un projet qui a reçu un très bon accueil et nous l’avons mis en route depuis 2009. L’idée centrale est d’explorer les deltas d’Europe et de Méditerranée, ces terres d’accueil et de refuge, jusqu’à l’année capitale en 2013 : le Guadalquivir, le Pô, le Danube, le Nil et le Rhône. Nous avons démarré avec le Guadalquivir il y a de cela trois ans, le Pô l’an dernier, cette année nous nous penchons sur le Danube, le Nil sera à l’honneur en 2012, le Rhône est en filigrane tous les ans et en 2013 nous réunirons les cinq deltas et mettrontsen résonance les différentes cultures et mode de vie de leurs populations.

Chaque année, nous présentons une création en hommage ou en référence à ces deltas, et en tout cas à partir des différentes esthétiques musicales spécifiques. Et nous accompagnons ces créations de conférences musicales mais aussi de moments de causeries, où des spécialistes racontent les deltas dans des dimensions géographiques, sociologiques, historiques, environnementales et partagent avec le public leurs savoirs et questionnements. L’ethnomusicologue et musicien, Filippo Bonini Baraldi, viendra cette année échanger sur le thème « Musique et émotion chez les Tsiganes de Roumanie ».
Là encore il s’agit de mettre la création, l’émotion au service d’une meilleure connaissance et d’une réappropriation de la diversité des cultures comme richesse partagée par nous tous !


Entretien exclusif,
par Nadia Bendjilali pour LeJMED.fr


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1 - La Déclaration Universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle. (Article 7)
"Chaque création puise aux racines des traditions culturelles, mais s’épanouit au contact des autres cultures. C’est pourquoi le patrimoine doit, sous toutes ses formes, être préservé, mis en valeur et transmis aux générations futures en tant que témoignage de l’expérience et des aspirations humaines, afin de nourrir la créativité dans toute sa diversité et d’inspirer un véritable dialogue entre les cultures."

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En savoir plus :
- Tout le programme sur le Site du Festival Les Suds en Arles

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