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#Covid-19 et Démondialisation | Ghazi Ben Ahmed (MDI) : « Le précautionnisme va pousser les Européens à chercher à délocaliser dans leur voisinage »

11 mai 2020
Ghazi Ben Ahmed, Président MDI (Mediterranean Development Initiative, Tunis). © Capture vidéo DR
Avec la pandémie, la mondialisation se retrouve au banc des accusés. Mais s’agit-il d’une crise mondiale, ou d’une crise de la mondialisation ? Quelles modifications prévisibles des équilibres géoéconomiques pour le « voisinage » nord-africain de l’Europe ? Pourrait-il bénéficier d’une relocalisation régionale euro-africaine, effet du raccourcissement des chaînes de valeur ?

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Une contribution de Ghazi Ben Ahmed
Président MDI

Mediterranean Development Initiative, Tunis

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Beaucoup a été dit sur la pandémie du Covid19, sur la maladie, son origine, son mode de transmission, son traitement et ses mutations, mais aussi, et peut-être plus important, sur son impact et les leçons à en tirer. Car il est crucial de savoir ce qu’il en sera demain, après la pandémie.
Et là aussi, les réponses fusent de toutes parts et dans tous les sens. Luc Ferry l’illustre très bien dans un de ses articles récents : « Chacun voit l’après selon sa lanterne idéologique. Le nationaliste attend le retour absolu de la nation. L’européiste, le grand bond eurobonds et plus, d’une Europe enfin solidaire. L’écologiste « hard », l’avènement tant attendu de la décroissance. Le jacobin, le grand retour de l’État. La femme et l’homme de gauche, la consécration des biens communs. Et l’ultra-libéral, que rien de tout cela n’advienne. Gageons que tous seront déçus. Espérons qu’ils ne le soient qu’un peu. »

La mondialisation est au banc des accusés. Face à « la crise du coronavirus« , ils sont plusieurs à réclamer « de profonds changements de politiques » pour « se donner l’opportunité historique d’une remise à plat du système ».
Mais, comment qualifier au juste le coronavirus ? crise mondiale, ou crise de la mondialisation ? La distinction est importante car sinon on risque de tirer les mauvaises leçons. Quelles fragilités de la mondialisation révèle l’épidémie ? En quoi est-elle révélatrice d’une crise de plus grande ampleur ? Les réponses politiques sont-elles à la hauteur des enjeux ? Cette crise va-t-elle entraîner une transformation radicale de la mondialisation et modifier les équilibres géopolitiques ? Ces questions sont centrales pour aider la Tunisie à se positionner dans le nouvel échiquier qui se dessine.

Le « précautionnisme »,
cache-sexe du protectionnisme ?

Pascal Lamy, ancien Directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), donne un début de réponse en parlant de reconfiguration de la mondialisation et de « précautionnisme ». Pour lui, le monde ne va pas vers plus de protectionnisme mais se dirige vers plus de précautionnisme. « Ce ne sont plus les entreprises que l’on protège avec des tarifs douaniers contre la concurrence internationale, mais les citoyens et les consommateurs que l’on protège contre des risques divers. Les standards et les normes de qualité remplacent les tarifs douaniers. »

Le précautionnisme revient à la sauce Covid. On en parlait déjà en 2012 (et bien avant) comme étant à la fois « la manifestation d’un fort sentiment anti-prométhéen et le moyen de combattre un système socio-économique accusé non seulement d’être injuste, mais aussi d’être dangereux pour l’homme et la nature. »
Il faut comprendre le néo-précautionnisme comme une nouvelle norme qui vise à autoriser un bien ou un service et le reconnaître comme « sain » selon le critère qu’il ne comporte aucun risque direct ou indirect pour le consommateur. Mais la frontière entre précaution et protectionnisme est souvent floue. Derrière des mesures de précaution, pourra se cacher en réalité la volonté de protéger certains secteurs dits « stratégiques ».

Une fragmentation mondialisée
des chaînes de valeur

La crise du Covid19 devrait donc, du moins en théorie, accélérer la reconfiguration des chaînes de valeur au nom du précautionnisme. L’Europe, les États-Unis et d’autres, vont ainsi chercher à accroître leur résilience et développer leur propre autonomie à travers des chaînes de valeur majoritairement domestiques, protégées par de nouvelles normes contraignantes, qui constituent l’horizon d’une souveraineté retrouvée et revendiquée. Ce qui devrait se traduire in fine plus par une multi-localisation que par une déglobalisation.

Ce qui est sûr, c’est que ces changements ne sauraient avoir lieu du jour au lendemain, car pratiquement tous les secteurs d’activités sont concernés. Un rapport publié en 2019 par l’OMC indique que les deux tiers du commerce mondial passent désormais par l’intermédiaire de ces chaînes. On les retrouve pour la production de produits de hautes technologies (ordinateurs, semi-conducteurs, smartphones) mais également pour la fourniture de biens de première nécessité comme la nourriture ou les vêtements. Et, cette tendance s’est nettement accentuée sur la période de 2000 à 2019, en dépit d’un ralentissement lié à la crise financière de 2008.

En effet, la mondialisation a engendré une fragmentation des chaînes de valeur, aiguillonnée par une vision ricardienne poussée à l’extrême du commerce international. Conformément à la démonstration de David Ricardo, la spécialisation des pays, en fonction de leurs avantages comparatifs, que permettent les échanges internationaux est un levier efficace d’allocation des facteurs de production, mais aussi des ressources naturelles.

Ainsi, l’ensemble des activités et des acteurs économiques, formant la chaîne, et qui sont impliqués dans la conception, la production, la commercialisation, la livraison et la réparation d’un bien ou d’un service se répartissent dans plusieurs pays obéissant à une logique de spécialisation, d’efficience, et de réduction des coûts.
Il s’agit de mieux tirer parti des écarts de coûts de main-d’œuvre, de la disponibilité du capital, de la technologie, de la proximité de nouveaux marchés en fort développement. Cette logique d’efficience a permis aux entreprises de réduire les coûts de production avec comme corollaire que plus de la moitié du commerce mondial est désormais constituée de biens intermédiaires.

Comment certains fournisseurs chinois
sont devenus incontournable

Certains de ces biens intermédiaires ont pour unique fournisseur la Chine. Cette dernière contrôle, par exemple, 90 % de l’approvisionnement mondial de minéraux tels que le lithium, l’uranium, le césium et le cobalt, essentiels à la fabrication de produits technologiques et militaires.

Elle représente 60% de la production mondiale de paracétamol. Mais aussi 90% de la production de pénicilline et 50% de l’ibuprofène. C’est un fait consternant : si l’Europe fabrique encore l’essentiel de ces médicaments, elle importe la grande majorité de ses ingrédients en provenance de Chine. Et c’est là où le bât blesse : cette crise sanitaire a mis en évidence la trop grande dépendance commerciale et industrielle de l’Europe (mais aussi des Etats Unis) à l’égard de la Chine pour fabriquer et importer une multitude de biens et de services dont une partie fait aujourd’hui cruellement défaut dans la crise sanitaire.

Mais le problème n’est pas tant la dépendance des entreprises européennes (et d’autres origines) envers la Chine qu’envers un nombre trop restreint de fournisseurs. Ainsi, la recherche effrénée d’efficience a rendu les chaînes de valeur plus vulnérables à des chocs d’offre localisés. Ce n’est donc pas juste la mondialisation en tant que telle qui rend les chaînes de valeur des entreprises vulnérables, c’est le fait que l’on concentre chaque étape dans une seule entreprise et un nombre restreint de fournisseurs.

La Chine étant devenue le principal fournisseur de nombreuses entreprises commerciales dans le monde, le ralentissement de ses usines (dû aux mesures de confinement pour stopper la progression du Coronavirus), a impacté plusieurs pays, selon leur degré de dépendance vis-à-vis des fournisseurs chinois, perturbant ainsi gravement le commerce mondial. Ces perturbations devraient entraîner une baisse des exportations de 50 milliards de dollars dans les chaînes de valeur mondiales, selon les estimations publiées en avril par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED).

Toujours selon ces estimations, en Afrique, ce sont l’Afrique du Sud, la Tunisie et le Maroc les trois pays qui pourraient le plus endurer la situation avec des pertes respectives de 39 millions de dollars, 38 millions de dollars et 26 millions de dollars de leurs exportations.

Pourquoi rien ne devrait changer, ou presque

La Chine est devenue la figure emblématique de cette mondialisation tant critiquée aujourd’hui. La part de la valeur ajoutée chinoise dans la demande finale mondiale de produits manufacturés en donne une bonne illustration. Elle est passée en 10 ans seulement de 9 % à près de 25 %. C’est sans doute, parmi les arguments (avec la rivalité technologique et la 5G), qui ont motivé l’administration Trump de livrer une guerre froide commerciale à la Chine, et de concentrer le relèvement des droits de douane sur les biens intermédiaires afin de stopper l’expansion des chaînes de valeurs.

La pénurie de ventilateurs ayant marqué les esprits, va-t-on assister à un raccourcissement des chaînes d’approvisionnement, avec un rapatriement des activités en Europe et aux États-Unis, ainsi que le souhaite une partie de l’opinion publique ?

Paradoxalement, rien ne devrait changer, ou presque. La Chine, dont l’économie est déjà sortie de la crise, va probablement demeurer unique fournisseur de plusieurs produits, d’autant plus que les entreprises européennes et américaines devront abaisser leurs coûts et libérer du pouvoir d’achat pour les consommateurs. Face à ces objectifs, la Chine et les chaînes de valeur globales sont incontournables, avec sans doute une exception sur des secteurs essentiels comme la santé, l’alimentation, l’informatique ou les technologies numériques.

Et là aussi, ce ne sera pas évident, car, comme on le verra plus loin, cet ajustement a un coût. Le précautionnsime a un coût, qui fait que, mis à part, la santé et l’alimentation (sous l’impulsion du « Green deal » de la nouvelle commission européenne), le COVID-19 pourrait bien ne rien changer – et encore moins inverser – les tendances qui étaient évidentes avant la crise. Le néolibéralisme (le moins mauvais des systèmes) poursuivra sur sa lancée faisant fi des cris d’orfraie poussé par les anti-mondialistes et les collapsologues. La Chine et les États-Unis maintiendront leur trajectoire de collision.

La Tunisie, en « backup de l’UE » :
moins d’efficience mais plus de résilience

Pendant trop longtemps, les entreprises ont organisé leurs opérations en tenant compte uniquement des coûts. Cette crise sanitaire souligne la nécessité pour les entreprises de concevoir leurs chaînes d’approvisionnement autour de la compétitivité des risques plutôt que du seul coût. Les entreprises européennes seront donc amenées, au nom d’une certaine résilience, à atténuer les risques en recourant à la relocalisation (coûteuse) et/ou à la diversification régionale (moins coûteuse).

Aujourd’hui, ce qu’une entreprise dépense en moyenne pour ajuster sa production à la réglementation du pays dans lequel elle exporte représente de l’ordre de 15 % du prix du produit ou du service final. Le protectionnisme avait un coût, le « précautionnisme » en a un aussi. Et il va augmenter. Ce qui va pousser les Européens à chercher à délocaliser dans leur voisinage, pour mettre en place un « backup » régional.
Ce backup régional consistera pour les entreprises, dans la mesure du possible, à ne plus dépendre d’une seule source d’approvisionnement, et de se constituer une ou deux sources additionnelles en méditerranée afin d’être plus résilientes. Au prix, bien entendu, de moins d’efficience.

Pour ce faire, les pays en développement seront amenés à signer des accords de libre-échange de nouvelle génération avec l’Union européenne, afin de négocier les barrières non tarifaires comme les normes et les standards de qualité plus strictes. Ces normes sanitaires, phytosanitaires, écologiques et environnementales rigoureuses pour tous, qui s’imposeraient face aux marchés, seront parmi les chapitres les plus importants car elles se durciront pour refléter une orientation des préférences collectives vers davantage de sécurité ou de précaution, et s’ajouteront aux tarifs douaniers. Un véritable défi pour les entreprises et leurs fournisseurs

La Tunisie se remettra-t-elle pour autant à la table des négociations avec ses partenaires européens ? Les opposants à ces négociations invoquent souvent l’impact négatif de l’ouverture économique dans le cadre de l’accord d’association Tunisie UE de 1995. Pourtant la Tunisie ne souffre pas d’être ouverte, mais d’être insuffisamment armée.
Face aux tergiversations tunisiennes, les Marocains semblent plus lucides dans ce contexte mouvant et incertain. Ainsi, l’économiste marocain Rachid Houdaigui, de l’OCP Policy Center prône, sans ambages, un rapprochement net et clair avec l’UE : « L’enjeu pour le Maroc est d’arrimer son industrie à toute dynamique européenne tournée vers la réorganisation régionale du modèle de production et d’approvisionnement. »

La Tunisie doit impérativement reprendre sans plus tarder la discussion avec l’UE et rectifier le tir sur la forme et sur le fonds, afin d’être apte à renouer avec la croissance dès 2022.
Il faudra se baser sur une connaissance fine des zones de force pour asseoir des politiques publiques et construire des filières industrielles dans les principaux secteurs stratégiques (agriculture, santé et numérique) à même d’intéresser les européens, et pas seulement.

Car la Tunisie, dans le cadre de la route de la soie, signée en juillet 2018, pourrait attirer aussi les entreprises chinoises. Ces dernières devront à leur tour tirer les leçons de la crise sanitaire, revoir leur stratégie et probablement se relocaliser partiellement en Tunisie ou dans le voisinage afin d’anticiper le redéploiement européen selon l’empreinte carbone, la résilience accrue, la numérisation et la proximité de lieux de production par rapport aux services et aux clients.

« Un monde apolaire et impuissant »

L’épidémie de coronavirus entraîne l’économie mondiale dans un choc d’offre et de demande, d’une ampleur inégalée. Mais, au-delà de l’effet conjoncturel sur la croissance de l’année 2020, le coronavirus est d’autant plus déstabilisant qu’il ajoute de l’incertitude à l’incertitude, et qu’il apparaît comme le révélateur de fractures plus profondes encore qu’on ne pouvait l’imaginer.

La pandémie de Covid19 a révélé la grande fragilité de nos économies et notre interdépendance planétaire, tragiquement mise à nue par la carence de biens essentiels en situation de crise. Mais plus que cela, cette pandémie est avant tout la démonstration des limites de l’individualisme et de l’égoïsme d’un modèle occidental et la prise de conscience de l’aggravation extraordinaire de la concentration des richesses en un très petit nombre de mains.

Elle confirme aussi la montée en puissance de l’Asie, l’affaiblissement de l’Amérique, et le renforcement de l’Allemagne en Europe. Un monde apolaire et impuissant pour résoudre les crises globales.
Ronald Reagan disait que si les Martiens envahissaient la Terre, Américains et Soviétiques sauraient s’unir pour confronter la menace. Les grandes puissances, devront sans doute attendre l’élection de Joe Biden – sauf mauvaise surprise ou report des élections – pour dépasser leurs divisions.

Texte publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.
Première édition in Réalités (Tunisie) : https://www.realites.com.tn/

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