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#Covid-19 en Afrique : le plaidoyer de Rémy Bourgarel sur la nécessaire inclusivité de la riposte pour relancer l’économie (3/3)

21 mai 2020
Rémi BOURGAREL , Président de Services for Environment, ancien DG de la Société des Eaux de Marseille. © DR
Au moment où de nombreux pays amorcent le phase de déconfinement, l’espoir renaît mais le risque d’une crise économique et sociale d’une violence inédite est toujours bien présent. Les efforts pour la relance ne devront donc laisser personne de côté, et d’autant moins que presque 90 % de l’activité économique africaine relève de l’informel. Plaidoyer.

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Une contribution de Rémi BOURGAREL
Président de Services for Environment

Ancien DG de la Société des Eaux de Marseille

Titre originel :
Situation de la pandémie de Covid-19 en Afrique :
la nécessaire inclusivité de la réponse

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Dans tous les pays, les mesures de distanciation sociale prises par les gouvernements pour contenir la propagation du coronavirus, imposées ou fortement recommandées, ont eu, ont et auront longtemps encore des effets sur la marche du monde.

Cette crise sanitaire a très rapidement entraîné des conséquences économiques fortes. L’ampleur de la crise économique génère elle-même une violente crise sociale. On craint ici et là une crise alimentaire à cause la rupture des chaînes de production et de logistique. Le monde politique est touché, mis en cause dans sa gestion des crises. Irons-nous aussi vers une crise politique ?

L’Afrique, jusqu’ici bien moins touchée que d’autres géographies par la pandémie, subit de plein fouet une crise économique et sociale sans précédent dans son histoire, tout en devant se préparer à affronter une possible vague de contamination.

Avec 40 000 personnes détectées infectées au 3 mai sur l’ensemble des pays, l’Afrique reste en effet bien loin des « tsunamis » subis en Europe ou en Amérique, même en considérant comme largement sous-estimés les chiffres qui remontent à l’OMS via le CDC Africa. Mais cette relative faiblesse des chiffres est-elle significative d’un simple retard de la pandémie, qui inéluctablement atteindra tôt ou tard les populations africaines, ou d’une véritable singularité africaine ? Les avis sont plutôt partagés sur ce point.

Les autres chiffres sont tout aussi alarmants : 27 millions de personnes pourraient basculer vers l’extrême pauvreté, selon Vera Songwe, secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies (CEA) ; la crise est en train de détruire entre 20 et 50 millions d’emplois ; plus d’une dizaine de millions de personnes supplémentaires sont menacées de crise alimentaire au Sahel et en Afrique de l’Est.

Une réponse forte est attendue

La réponse à cette crise nécessite une approche aussi large que la crise elle-même : lutte contre la propagation du virus, renforcement des moyens sanitaires pour soigner les malades, plan de soutien aux économies, plans de relance, plans de solidarité envers les personnes et les foyers les plus vulnérables. Et cette réponse nécessite des moyens considérables, au moins 114 milliards de dollars dès maintenant selon Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI.

Pour l’Afrique, cette crise arrive aussi en même temps que la chute vertigineuse du prix du pétrole, conséquences de la lutte sans merci que se mènent Russie, Arabie Saoudite et États-Unis d’Amérique, et dont dépendent un certain nombre d’économies sur le Continent. D’une manière générale, la plupart des pays ne disposent que de faibles marges de manœuvre budgétaire et/ou monétaire ; c’est donc un exercice à haut risque, éminemment politique, nécessitant un grand leadership de la part des dirigeants pour expliquer arbitrages et carences, et plus que jamais l’aide extérieure des bailleurs et agences de développement.

Globalement, comme dans la plupart des pays du monde, la réponse des pays africains a été forte et ambitieuse : les mesures de confinement et de lutte contre la propagation du virus sont soutenues partout par des plans d’aide économique et sociale.
Au niveau macroscopique, selon la Banque Mondiale et le FMI, 57 milliards de dollars ont été mobilisés par les créanciers institutionnels, dont 18 milliards par ces deux agences. En ajoutant les 13 milliards de dollars mobilisés par les créanciers privés, il manque encore 44 milliards de dollars.
Mais au-delà de ces chiffres, la question qui se pose est celle de la destination finale de ces soutiens et de la réactivité et la rapidité d’engagement et de mise à disposition des différents programmes.

À cet égard, deux impératifs forts doivent s’imposer : la nécessaire inclusivité de la réponse, tant au niveau des cibles qu’au niveau des contenus.

Une réponse large et tous azimuts

La crainte est forte en effet de voir se concentrer les efforts sur la lutte contre le virus et le soutien aux circuits formels de l’économie : 89 % des travailleurs en Afrique subsaharienne interviennent dans l’économie informelle…
Cette crainte est résumée par Bill Gates dans une récente interview : « Nous sommes en terrain inconnu quant à la manière dont un pays en développement peut réduire le taux d’infection de cette maladie respiratoire sans menacer les autres besoins sanitaires, alimentaires ou de base des populations. »

Répondre à cette crise, c’est répondre à une urgence sanitaire, équiper des hôpitaux, acheter et fabriquer des masques, des respirateurs artificiels et lits de réanimation, former en urgence médecins, infirmiers et professionnels de santé à des protocoles particuliers, sensibiliser les populations aux gestes barrières et à la nécessité de respecter les mesures de distanciation sociales et de quarantaine. C’est aussi maintenir les efforts de développement pour ne pas risquer de perdre dix ou vingt ans de gain de développement. Développer l’accès aux services essentiels, eau électricité, assainissement, poursuivre et intensifier les programmes de lutte contre les autres pandémies, rougeole, paludisme sont également des moyens de lutte contre les effets indirects du Covid-19, tout comme le développement de l’éducation de base et de l’autonomie alimentaire.

La réponse à cette crise doit prendre en compte les facteurs aggravants, ceux qui servent de caisse de résonance à cette crise économique sans précédent, et chercher à « aplatir la courbe » des effets de cette crise sociale. En particulier, la démographie comme donnée majeure de causes structurelles de difficultés par ce qu’elle induit comme pression sociale – au niveau de l’urbanisation, de la pollution et du réchauffement climatique, de la gestion des espaces ruraux, de l’accès à l’eau et aux ressources, sur le chômage et la précarité – peut aider à comprendre et ainsi encore mieux répondre à la situation. Il est indéniable que l’urbanisation sauvage, le faible développement de l’accès à l’eau et la précarité sociale, par exemple, rendent assez vaines les mesures de confinement pour des populations qui vivent dans la promiscuité, doivent sortir tous les jours pour aller gagner de quoi subvenir à des besoins élémentaires, et partagent un point d’eau avec tout un quartier.

Les programmes doivent aussi considérer et continuer à appuyer massivement l’innovation et la créativité, capacités largement soutenues et développées ces dernières années, et sur lesquelles les pays peuvent compter, non seulement dans le cadre de la lutte contre le Covid-19, mais aussi et surtout pour la relance économique à soutenir en sortie de crise. L’Ecole polytechnique de Thiès au Sénégal, l’INPHB de Yamoussoukro en Côte d’Ivoire ont annoncé la conception de respirateurs artificiels à moindre coût, bienvenus dans ces pays en sous-équipement ; une industrie en devenir pour ces pays ?
En effet, LA réponse à cette crise doit être globale : lutter contre le virus et préparer la reprise.

Une réponse inclusive

La réponse doit toucher tout le monde et tous les acteurs ; la relance économique et la reprise seront le fruit du travail et des efforts de tous.
Le paiement par l’État des tranches sociales des consommations d’eau et d’électricité répond au souci de donner un peu d’air aux budgets des foyers qui sont empêchés d’aller travailler. Mais comment atteindre les foyers et les populations qui ne bénéficient même pas d’un accès à ces services ? Ces populations parmi les plus vulnérables sont aussi parmi les premières victimes de toutes les crises.

Parmi les populations vulnérables, il faut bien sûr penser aux enfants. À Kano, la grande ville du nord du Nigeria, le gouverneur souhaite renvoyer 250 000 enfants des rues, les estimant vecteurs de propagation et particulièrement vulnérables. Une fois sortis de Kano, ils n’en demeureront pas moins vulnérables, surtout s’ils restent laissés à eux-mêmes.

Pour aider la sortie de crise et la reprise, les pays peuvent aussi compter sur les femmes et les jeunes, notamment urbains. Les programmes de promotion des femmes, en leur permettant d’accéder à de l’éducation, des formations, des emplois et des revenus, ont montré l’effet démultiplicateur sur le développement en général.
La jeunesse, en particulier urbaine, a également su montrer sa résilience et sa capacité d’innovation. De nombreux programme s’appuient sur cette population pour rechercher un impact social durable.

Cette nécessaire universalité de la réponse est importante à souligner : c’est un enjeu de plus à considérer. C’est souvent une vraie gageure pour les bailleurs de fonds institutionnels qui structurellement ont du mal à soutenir plusieurs « causes » en même temps.
Les conséquences seraient désastreuses de voir des financements alloués aux programmes du moment – lutte contre le réchauffement climatique, villes durables, renforcement du rôle des femmes, lutte contre les grandes pandémies, programme de développement de l’accès aux services, programmes sécuritaires – réorientés vers la lutte Covid.

Au moment où de nombreux pays amorcent le déconfinement des populations, et la reprise de l’activité, les réflexions sont nombreuses et intenses pour imaginer le monde d’après. Ce monde d’après sera celui que nous préparons aujourd’hui. Misons sur tout et sur tous pour gagner le maximum.

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