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#Covid-19 Afrique | Rémi Bourgarel : « Avant même la pandémie, c’est une profonde crise économique, politique et sociale qui impacte déjà l’Afrique » (1/3)

7 mai 2020
Rémi BOURGAREL, Président de Services for Environment, ancien DG Société des Eaux de Marseille. © DR
À l’étonnement général, la pandémie semble encore hésitante en Afrique, et les plus optimistes rêvent que le Continent pourrait échapper à la crise sanitaire… Mais les prémices de la crise économique et politique sont déjà là, avec des millions de chômeurs et le risque de famine. Tour d’horizon des marqueurs déjà visibles de cette « crise de trop » annoncée…

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Une contribution de Rémi BOURGAREL
Président de Services for Environment
Ancien DG Société des Eaux de Marseille

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Depuis trois mois que nous vivons cette crise sanitaire, nous le savons, nous l’avons bien compris, celle-ci est mondiale, et n’épargne aucun pays. Pas même l’Afrique. L’Afrique, nouveau foyer de la pandémie ? Après la Chine, puis l’Europe, l’Amérique du Nord maintenant, le nouvel épicentre de la pandémie de Covid-19 se déplacera-t-il en Afrique ?

Un modèle provisoire de l’OMS, présenté avec toutes les précautions d’usage pour ce type d’exercice, prévoit 10 millions de personnes infectées en Afrique d’ici à six mois, et la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies (ECA) anticipe quant à elle 300 000 morts.

L’Afrique recense plus de 33 000 cas de Covid-19 à ce jour, soit de l’ordre de 1 % de tous les cas recensés à travers le monde, loin du million de cas européens et de l’autre million américains. Plus de la moitié des cas proviennent de quatre pays, dont trois au nord Continent : – Maroc, Algérie, Égypte – et d’Afrique du Sud. Cinq pays ont déclaré plus de 1 000 cas (Ghana, Côte d’Ivoire, Cameroun, Guinée et Nigeria), et quatre pays ont déclaré plus de 500 cas. Mais, comme le reconnaissent les responsables de l’OMS pour le Continent, les capacités de tests étant limitées, il est probable que ces chiffres soient largement sous-évalués.

Eléments d’inquiétude supplémentaires : la progression rapide de l’épidémie avec un nombre de cas qui a doublé en une semaine, et son extension géographique en dehors des seules grandes métropoles, qui fait craindre, compte tenu de la plus grande difficulté d’accès aux soins dès que l’on s’éloigne des grandes villes, un nombre plus important de victimes.

« Le temps des prophètes de malheur »

Ce qui assombrit ces chiffres et les rend inquiétants malgré leur relative faiblesse du moment, c’est le contexte dans lequel évolue cette pandémie : un système sanitaire extrêmement fragile dans de nombreux pays, caractérisé par un manque de matériel, de lits, d’équipements, de soignants.

Avant le début de la crise, le Nigeria disposait de 500 respirateurs artificiels, la Centrafrique de 3, le Mali d’1 seul ; seuls le Sénégal et l’Afrique du Sud en Afrique subsaharienne étaient en mesure de faire des tests de dépistage en début de crise ; la Côte d’Ivoire disposait d’une cinquantaine de lits en réanimation, peut-être deux cents pour le Cameroun ; à peine plus de 2 médecins pour 10 000 habitants sur le Continent en moyenne là où on en compte 14 pour 10 000 habitants en Europe…

D’autant que, contrairement aux messages rassurants véhiculés par les autorités sanitaires mondiales en début de crise sur les capacités de réaction de l’Afrique grâce à son expérience en matière de lutte contre les épidémies acquise sur le front Ebola dernièrement, celle-ci ne s’avère dans les faits pas vraiment comparable : Ebola ne concernait qu’un nombre réduit de pays (RDC, Libéria, Sierra Leone, Guinée principalement), et la contamination se faisait surtout par contact avec les corps des malades décédés lors des cérémonies funèbres.

Alors, comme l’écrit Stephen Smith dans une récente tribune « Afrique, le temps des prophètes de malheur », l’Afrique serait-elle devenue cette boîte noire autour de laquelle nous illusionneraient quelques chroniqueurs de catastrophe annoncée pour qui l’Afrique est déjà enterrée au premier stade de la maladie ?

Gardons-nous de catastrophisme, mais regardons la situation en face.
Cette crise sanitaire, si elle ne produit pas (encore) directement les ravages annoncés, en annonce d’autres.

Pour rester sur le plan sanitaire, la priorité absolue donnée au système sanitaire de renforcer ses capacités de réponse à la pandémie – ajoutée à la déscolarisation massive due au confinement imposé aux populations (l’UNICEF estime à plus de 85 millions le nombre d’enfants déscolarisés à cause de la pandémie) – donne des inquiétudes quant à ses conséquences sur les autres programmes de vaccination – contre la rougeole, contre la poliomyélite, de lutte contre le VIH, contre le paludisme et contre d’autres maladies infectieuses – et fait craindre une résurgence ou une reprise de ces maladies aux conséquences variables mais toujours néfastes.

Une crise économique déjà profonde

Avant la crise sanitaire, le Continent est d’ores et déjà profondément enfoncé dans la crise économique et sociale, à l’instar du reste du monde. À la différence qu’en Afrique de nombreux pays sont encore plus dépendants d’un seul secteur (le pétrole, les mines, le tourisme par exemple) ou d’une seule destination pour leurs exportations (la Chine par exemple), ou fortement voire exclusivement importateurs pour leurs produits de première nécessité (médicaments, denrées alimentaires), que leur populations sont bien plus vulnérable du fait du caractère très informel de l’économie, et les États bien moins résilients ou capables de mettre en œuvre des plans massifs d’aide aux personnes et à l’économie.

Les cours du pétrole sont au plus bas, les mines sont à l’arrêt. Le secteur du tourisme est complètement fermé. Tout ceci impacte fortement non seulement les employés de ces secteurs, les entreprises, et également les recettes des Etats et donc leur capacité à mettre en place des plans de soutien ambitieux.

Le confinement empêche les entreprises de fonctionner normalement. Les transports et les échanges internationaux sont au plus bas, les frontières fermées, bloquant tout fonctionnement économique, et limitant les approvisionnements, faisant craindre des pénuries.

En Afrique du Sud, près d’une PME sur deux ne se voit pas survivre au confinement, si celui-ci devait se prolonger. Le PIB du pays devrait chuter de plus de 60 %, selon le FMI. McKinsey estime qu’un tiers des emplois du Continent est menacé, essentiellement dans le secteur informel ; 27 millions de personnes sont menacées d’extrême pauvreté.

Les pays, ainsi que les organisations institutionnelles et ONG ont annoncé des plans d’aide. Seront-ils suffisants ?
Le G20 a annoncé un plan de suspension de la dette des pays africains… plan dont sont exclus pour des raisons diverses l’Algérie, l’Angola, l’Égypte, la Libye, le Maroc, l’Afrique du Sud et la Tunisie. Ces pays représentent plus de 50 % du PIB du Continent et plus de 65 % de sa dette ; quatre d’entre eux cumulent près des deux tiers des cas recensés de Covid-19 du Continent.

Près d’une vingtaine de pays sont déjà en situation de crise d’endettement, avec un ratio dette/PIB élevé, voire proche de 100 %, et auront de ce fait les plus grandes difficultés à recourir à l’emprunt pour financer des plans d’aides. La CEA (Commission Economique pour l’Afrique des Nations Unies) demande 100 milliards de dollars pour l’Afrique.

La « crise de trop » ?

Aujourd’hui, malgré les plans massifs en cours de déploiement, nous sommes encore loin du compte.
Par-dessus cette crise économique, subira-t-on une crise alimentaire ? Avec les échanges internationaux au plus bas, et une activité économique anéantie, les risques de pénurie sur des produits alimentaires de première nécessité sont réels. Le nombre de personnes en situation de crise alimentaire a presque triplé au Sahel. La lutte contre l’invasion de criquets en Afrique de l’Est est impactée, faisant redouter une aggravation des conséquences de cette menace. Le PAM redoute un doublement du nombre de personnes en situation de crise alimentaire dans le monde à cause de la pandémie.

Politiquement, la crise couve aussi. On assiste ici et là à une forte augmentation des manifestations xénophobes par peur – peur de la maladie, théories complotistes sur son origine, son développement.
Au Soudan, le fragile équilibre politique est mis à l’épreuve avec le limogeage du gouverneur de Khartoum qui a refusé de faire appliquer l’interdiction des prières collectives. À Niamey, des affrontements ont eu lieu entre forces de l’ordre et population contre la fermeture des mosquées à quelques jours du début du mois de Ramadan. Au Togo, en Afrique du Sud, en Côte d’Ivoire et dans de nombreux autres pays, des scènes de violences policières pour imposer couvre-feu ou confinement ont été rapportées.

Globalement, cette crise serait-elle (sera-t-elle ?) « la crise de trop, qui déstabilise durablement, voire qui mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale) » , selon cette note du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du Ministère des Affaires étrangères français « L’effet pangolin : la tempête qui vient en Afrique ? », très largement commentée ?

En tout cas, ne nous y trompons pas. Cette crise est profonde. Elle impacte aujourd’hui et impactera fortement demain le Continent. Peut-être pas forcément où on l’attend aujourd’hui, sur le front sanitaire, mais bien certainement sur les fronts économiques, sociaux et politiques.

Prochains articles sur le même sujet :
- Le non-sens d’une approche continentale (2/3)
- La nécessaire inclusivité de la réponse à la crise (3/3)

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