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#ForumAfrique2018 du MOCI et du CIAN

Comment Enekio a réussi à financer des centrales photovoltaïques au Sénégal

6 février 2018
Franck Lesueur, cofondateur d’Enekio, une pépite française des « cleantechs ». © DR
Alors que l’électricité est un enjeu central dans le développement économique, la route des investisseurs est parsemée d’obstacles, même dans les pays d’Afrique qui ont fait de l’électrification une priorité. Lors du récent Forum Afrique 2018, le témoignage de Franck Lesueur, cofondateur d’Enekio, a illustré comment cette pépite française des « cleantechs » a franchi un véritable parcours du combattant au Sénégal… jusqu’à la réussite finale.



Un article Jean-Louis Alcaide, AfricaPresse.Paris

Comme tant de pays africains, le Sénégal souffre de l’insuffisante électrification de son territoire. À peine un tiers de ses 15,7 millions d’habitants a accès à l’électricité, élément clef du développement économique. Et encore, il s’agit là d’une moyenne puisque cette proportion tombe à quelque 10 % dans les zones rurales, selon la Commission sénégalaise de la régulation du secteur de l’électricité.

L’Agence sénégalaise d’électrification rurale (ASER) a ainsi adopté un programme d’ampleur pour réduire ces disparités. Pour autant, les entrepreneurs, même expérimentés, doivent toujours surmonter bien des obstacles avant de pouvoir lancer leurs projets, comme en a témoigné vendredi 2 février Franck Lesueur, vice-président en charge des Ventes chez Enekio, lors du Forum Afrique 2018, organisé vendredi 2 février à Paris par le CIAN, le MOCI, le magazine spécialisé dans le commerce international, et la CCI Paris Île-de-France.

Laboratoire pour l’énergie solaire

Enekio est une PME installée à Clapiers (Hérault), que Franck Lesueur a cofondée en 2011 avec Claude Thouvenin, après avoir passé vingt ans dans les services Export de groupes comme Eiffage et Thales.
Spécialiste de l’ingénierie et de l’efficacité énergétique, la société (6 millions d’euros de chiffre d’affaires en France, avec une vingtaine de salariés) a notamment développé une solution pour l’éclairage public permettant de réduire la consommation de 75 %  : dans un luminaire, elle a intégré un système électronique intelligent qui, entre autres, détecte la présence des personnes alentour et réagit aux variations de l’intensité de la lumière.

Forte de sa croissance rapide en France où son savoir-faire intéresse collectivités locales et industriels, Enekio s’est très vite lancée à l’international (Kazakhstan, Biélorussie, etc.) et donc au Sénégal, un « bon laboratoire pour l’énergie solaire », même s’il y a de fortes disparités entre pays africains.

Surprises !

« En 2015, nous sommes allés voir les villes et les villages, raconte Franck Lesueur, en nous disant qu’en leur permettant d’économiser 75 % de l’électricité sur l’éclairage public », la taille des fermes solaires serait réduite et donc plus faciles à construire.

« Mais on s’est vite rendu compte que le vrai challenge, souligne-t-il, ce n’était pas d’équiper les foyers, c’était d’équiper les endroits où il pouvait y avoir une croissance économique et donc pouvoir créer un cercle vertueux qui leur permettrait de se développer ».

Les équipes d’Enekio se mettent alors à interroger les Sénégalais sur leurs « besoins prioritaires ». Et là, surprise : la première demande portait sur les postes de santé car, dans les campagnes, « pour accoucher les femmes doivent parfois faire 50 km pour trouver simplement un endroit avec de la lumière et disposant de médicaments ». La deuxième demande portait sur les pompes : « Pour puiser de l’eau, sourit Franck Lesueur, ce sont toujours les femmes qui tournent la manivelle, jamais les hommes...  » La troisième priorité est venue des enfants, les professeurs ne pouvant pas faire du soutien scolaire faute de lumière.

90 % de la production quotidienne de lait jetés

Parallèlement, il y avait bien entendu le développement des activités. « Dans certains villages qui font de l’élevage, se souvient Franck Lesueur, 90 % de la production quotidienne de lait étaient jetés car il n’y a pas de chaîne du froid. D’autres villages produisent des mangues, mais l’été, du fait des coupures de courant opérées pour pouvoir alimenter la capitale en électricité, jusqu’à 60 % de la production peut être perdue ».

Un système bancable

Riche de ces constats, Enekio s’est mis en quête de bailleurs de fonds et là… le mur ! « Il a fallu trouver un système bancable », explique Franck Lesueur. Autrement dit, qui plaise et rassure les financiers. Avant même de parler technologie.
Premier point : le projet devrait se faire sans subventions, « car les investisseurs ne les aiment pas trop dans la mesure où elles peuvent s’arrêter du jour au lendemain ». Ensuite, il a fallu déterminer la taille adéquate : « Nos contacts à la Banque islamique de développement (BID), à Djeddah, précise le dirigeant, ne voulaient pas entendre parler d’une centrale photovoltaïque pour un village ou une ville, ni même de 75, mais de 300. Et nous avons dû les fédérer pour pouvoir présenter un seul projet ».

Allergiques aux risques

Enfin, il a fallu trouver des parades pour les risques auxquels les investisseurs sont allergiques. Par exemple, utiliser quasi exclusivement du matériel français, couvert par des garanties. Ou former des professeurs pour qu’ils enseignent la maintenance des centrales dans chaque village afin d’annuler ou réduire le « risque opérationnel ».

Les financiers ont aussi été rassurés par la durée des contrats de fourniture d’électricité : vingt-cinq ans. En outre chaque centrale loue – à vie – des terrains trois fois supérieurs à ses besoins actuels (ce qui devient un actif pour l’entreprise), afin d’intégrer la croissance démographique et donc les besoins futurs. Le franc CFA étant une monnaie plutôt stable, Franck Lesueur n’a pas eu à plaider longtemps sur ce thème.

Mouiller la chemise

Quant à la rentabilité, là encore les dirigeants d’Enékio ont dû faire preuve d’inventivité et mouiller leur chemise. « Il nous a fallu visiter chaque ville, chaque village, détaille Franck Lesueur, répertorier l’ensemble des besoins communautaires, du poste de santé à l’atelier de menuiserie, en passant par l’atelier agricole, tous les endroits qui avaient un potentiel économique, et bien sûr les foyers ». Sans oublier les médersas et leurs besoins en ventilateurs… une finesse dans les détails qui a impressionné, semble-t-il, les financiers de la BID.

Parallèlement, Enekio a dû aider les collectivités locales à mettre en place un dispositif pour faire payer les usagers. Car la PME n’émet, elle, qu’une facture à la charge de chaque ville ou village dont le paiement est d’ailleurs garanti par le ministre sénégalais des Finances. Mieux : comme il y a 300 collectivités agglomérées, ses factures bénéficient d’une « garantie souveraine »... ce qui n’a pas été pour déplaire à son bailleur de fonds.

Une production de 40 mégawatts d’électricité verte

Résultat : ce projet de « plusieurs dizaines de millions d’euros d’investissements » a démarré : il est encours de déploiement dans 300 collectivités, dans le sud et l’est du Sénégal, ainsi qu’à Thiès (à 70 km de Dakar). Chaque collectivité aura donc sa centrale photovoltaïque ; elles produiront au total quelque 40 mégawatts d’électricité verte qui bénéficieront à 265 000 personnes d’ici à la fin de 2019. Les collectivités auront quand même une contrainte : s’équiper d’appareils (frigos, lampes, ventilateurs) à basse consommation d’énergie.

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CIAN : Conseil français des investisseurs en Afrique

LE MOCI : Le Moniteur du commerce international

CCI Paris Île-de-France

Enekio

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