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Chine-Afrique-France / J.-P. Raffarin devant le CIAN (5/5) : « Il faut faire comprendre aux Allemands que l’on est plus associés que concurrents avec la Chine »

18 avril 2019
L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin durant son intervention devant le Club français des investisseurs en Afrique (CIAN), à l’Automobile Club de France (Paris), le 2 avril 2019. © AM/AP.P
Voici le cinquième et dernier volet du verbatim de l’intervention de Jean-Pierre Raffarin devant le CIAN, le 2 avril dernier. Alors qu’il vient de plaider fortement pour la coopération avec les acteurs chinois en Afrique, en tandem avec l’Europe et surtout l’Allemagne, certains intervenants expriment leur doute quant à la solidité réelle d’une option, tant avec l’Allemagne qu’avec l’Europe. En réponse, l’ancien PM redouble son plaidoyer pour « le franco-allemand » et la coopération avec la Chine…

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Introduction par Alfred Mignot, AfricaPresse.Paris (AP.P)
au verbatim de Jean-Pierre Raffarin devant le CIAN
@alfredmignot | @PresseAfrica

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La séquence des questions-réponses débute par l’intervention d’un participant participant qui se désole du « ratage » du mariage Siemens-Alstom, ce qui aurait donné naissance à un réel champion européen d’envergure mondiale, capable de faire face aux appétits ferroviaires chinois, particulièrement en Afrique. Certes, observe-t-il en écho aux précédents propos de l’ancien Premier ministre, les grandes entreprises peuvent « développer des stratégies de contournement, mais à la fin des fins, c’est la réglementation qui détermine la capacité à agir, ou pas. » Et dans le cas présent, c’est précisément la réglementation européenne de la concurrence qui a empêché ce mariage…

Jean-Pierre Raffarin répond :

« Je vais vous dire : je pense qu’au regard de la Chine, il faudrait revoir la politique européenne de la concurrence. Car notre problème aujourd’hui, c’est quand même celui de la puissance. Ne nous trompons pas : quand les mastodontes chinois sont à la recherche d’une nouvelle route de la soie, c’est aussi pour utiliser leurs énormes surcapacités. Donc, il faut quand même que nos groupes industriels soient très puissants pour affronter ces mastodontes que la Chine, par son exceptionnelle croissance, a mis sur le marché.

Aujourd’hui, l’Europe devrait revoir sa politique de concurrence par rapport à ce qu’est le développement de la Chine et particulièrement au regard de la coopération que nous recherchons, notamment dans le domaine de la construction des infrastructures.

Là, je suis persuadé que les récentes prises de position de Bruxelles sur les rapprochements européens sont complètement décalées par rapport à notre situation de concurrence. Dans ce rapport de force là, sans doute faut-il que pour le franco-allemand, on cherche à imposer une nouvelle vision.

Tout cela veut dire que le débat européen qui vient est essentiel. On voit bien que des sujets très importants sont dans les mains de l’Europe sans que les Français en soient réellement conscients, et sans que l’on se donne véritablement les armes pour lutter. Je pense que les décisions les plus importantes seraient celles d’un rapprochement franco-allemand sur la politique de concurrence, de manière que l’on essaie de se doter d’un certain nombre de champions qui pourront résister, en Afrique et ailleurs. Sinon, même pour les meilleurs d’entre nous, nous aurons toujours des difficultés dans les rapports de force avec la Chine. »

« Une puissance américaine qui joue
dangereusement l’unilatéralisme »

Un autre intervenant fait remarquer à l’ancien Premier ministre que le mantra porté par de nombreux politiques français sur le tandem, voire le « couple » franco-allemand semble de moins en moins partagé de l’autre côté du Rhin… Autrement dit, l’Allemagne a-t-elle le désir d’une telle coopération structurante ? (À ce sujet, lire ici l’article de Christian von Hiller : « Les nouvelles ambitions économiques, commerciales et politiques de l’Allemagne en Afrique n’en sont qu’à leur début »)

Jean-Pierre Raffarin répond :

« Vous avez raison, les conditions ne sont pas tout à fait réunies pour avoir aujourd’hui un tandem franco-allemand idéal. C’est vrai que les Allemands sont lassés de notre absence de réformes, tandis que nous sommes irrités par un certain nombre de décisions allemandes que nous ne partageons pas bien.
Il y a des irritations, oui. Mais le fond de l’affaire, c’est de voir la géopolitique du monde. Moi je dis très clairement que le destin de mes petits-enfants, c’est [le risque de vivre] à terme un conflit entre les États-Unis et la Chine… ou bien nous avons la capacité de construire un dialogue constructif entre l’Europe et la Chine, et qui inclut l’Afrique. »

À ce moment, un participant intervient : « Les États-Unis demeurent bien notre allié « naturel », non ?… »

Jean-Pierre Raffarin répond :

« Franchement, je suis comme vous tous très attaché à l’apport des Américains, y compris à notre liberté, on n’oubliera pas ce qu’ils ont fait pour nous, on ne peut pas faire une croix sur eux. Mais globalement, dans notre vie quotidienne, quand on lit la presse… qui attaque l’euro, qui remet en cause systématiquement le destin de l’euro ? Qui, quand on a une crise de la dette, achète de l’euro ? Ce sont les Chinois qui achètent de l’euro, et ce sont les journaux américains qui démolissent l’euro.

De même, on voit nos entreprises européennes obligées de quitter l’Iran parce que les Américains l’ont décidé, et menacent de les sanctionner… Franchement, il y a de quoi être révolté par cette situation ! Où est notre souveraineté ?
Et en plus, ils viennent nous dire : « Si vous travaillez avec Huawei, vous serez exclu ! » Je ne sais pas si Huawei travaillera avec la France ou pas, mais cela relève d’une décision française, ce ne peut être pour obéir aux États-Unis.

Une vue de la table d’honneur durant l’allocution de Jean-Pierre Raffarin. Au premier rang, on reconnaît notamment Alexandre Vilgrain, Président du CIAN ; S.E. Flavien Enongoue, Ambassadeur du Gabon ; Étienne Giros, Président délégué du CIAN (à droite). © AM/AP.P

« L’attache qui doit être la plus solide,
c’est quand même celle avec l’Allemagne »

On sait bien le pourquoi de tout cela : les Américains veulent défendre leur position de n° 1. Et nous… dans ce monde dangereux d’aujourd’hui, on perçoit bien le scénario du n° 1 et du n° 2 qui se combattent, avec une puissance américaine qui joue dangereusement l’unilatéralisme, et de l’autre leurs adversaires Chinois proposant un multilatéralisme qui correspond plus à notre vision des choses. Même si, naturellement, cela peut être perçu comme un « multilatéralisme à la chinoise ».

D’où j’approuve complètement le président de la République lorsqu’il propose de réfléchir ensemble à ce que doivent être les réformes de l’ONU, de l’OMC, du multilatéralisme – ce n’est pas parce que le multilatéralisme est aujourd’hui insatisfaisant qu’il faut le supprimer, car si vous supprimez le dialogue, vous recréez les tensions et l’unilatéralisme.

Dans ce contexte-là, d’un mode extrêmement dangereux, qu’est-ce qui peut paraître le plus solide ? L’attache avec les États-Unis ne l’est plus trop. L’attache avec l’Europe doit l’être, mais de toute façon, l’attache qui doit être la plus solide, c’est quand même celle avec l’Allemagne. Et l’ouverture sur l’Afrique.

Quand vous regardez tout cela en bon paysan poitevin, vous vous dites que même si ce n’est pas facile, il faut faire comprendre aux Allemands que l’on est plus associés que concurrents avec la Chine – pas facile, car les Allemands sont souvent les premiers concurrents des Chinois, et très astucieux, avec un discours à Pékin et un autre à Bruxelles ! [Par exemple] : ils font [en Europe] un procès sur le photovoltaïque chinois et, bizarrement, la rétorsion chinoise se porte sur le Cognac français ! Qui n’a pas joué le jeu correctement ?

Donc, ce n’est pas acquis ! Mais y a-t-il d’autres solutions, dans ce monde, que de s’accrocher à du franco-allemand le plus solide possible, et à l’ouverture africaine ? Je crois à cette articulation-là. Et rendons hommage à Angela Merkel : elle est quand même le premier chancelier depuis longtemps à s’être ouvert à l’Afrique. Je crois qu’il faut utiliser cette sensibilité pour progresser. Ce n’est pas facile, mais c’est aujourd’hui ce que nous avons de plus solide. » [Applaudissements].

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RETROUVEZ LES 5 ARTICLES DU VERBATIM DE JEAN-PIERRE RAFFARIN

- Chine-Afrique-France/ L’ancien PM Jean-Pierre Raffarin devant le CIAN (1/5) : « Je ne les connais pas tous, [mais] les Chinois sont prévisibles ! »

- Chine-Afrique-France / L’ancien PM Jean-Pierre Raffarin devant le CIAN (2/5) : « Les Chinois ne sont pas des belliqueux, mais tant que l’on ne les arrêtera pas… ils continueront d’avancer ! »

- Chine-Afrique-France / L’ancien PM Jean-Pierre Raffarin devant le CIAN (3/5) : « Avec le Chinois, il faut jouer à la fois la coopération et le rapport de force. En même temps… »

- Chine-Afrique-France/ L’ancien PM Jean-Pierre Raffarin devant le CIAN (4/5) : « La Chine est là, elle est là pour longtemps ! On ne pourra pas avancer sans dialoguer avec elle ! »

- Chine-Afrique-France / L’ancien PM Jean-Pierre Raffarin devant le CIAN (5/5) : « Il faut faire comprendre aux Allemands que l’on est plus associés que concurrents avec la Chine »

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