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Un entretien exclusif réalisé par Hichem Ben Yaïche

Ch. Milhaud : « Notre rapport sur la création d’une Banque MED du codéveloppement est bien perçu »

Tous pays EUROMED-AFRIQUE | 3 octobre 2010 | src.leJMED.fr
Paris - Il est question depuis 2003 de la Banque euro-méditerranéenne – plusieurs études ont vu le jour – mais la décision de sa mise en place a été constamment différée. Charles Milhaud, ancien dirigeant d’une grande banque française, a remis au président français Nicolas Sarkozy le rapport de la Commission, qu’il a présidée, sur le financement du codéveloppement en Méditerranée. Dans cet entretien exclusif avec notre confrère Hichem Ben Yaïche – Rédacteur en chef de New African – il commente le contenu de cette étude et indique le choix à prendre sur la nature de cette institution.

Photo ce-dessus : Charles Milhaud lors de son intervention au Forum de Paris, en avril 2010 - © leJmed.fr - avril 2010


Hichem Ben Yaïche – À l’initiative du président français Nicolas Sarkozy, vous venez de remettre un rapport sur le financement du codéveloppement en Méditerranée (téléchargeable ici). Où en êtes-vous du projet de création de la banque euro-méditerranéenne ?

Charles Milhaud – J’ai réalisé un rapport pour le président de la République qui a pour but de démontrer qu’il y a besoin d’un établissement de crédit, de spécialiser certains métiers qui sont précisés dans le document. À partir de là, nous considérons que le meilleur moyen pour y arriver est de créer une filiale spécialisée de la Banque
européenne d’investissement (BEI). Dès lors que les administrateurs de cette institution auront considéré que cela a du sens, une étude plus complète du projet sera entreprise.

HBY – Des études ont déjà été réalisées, en quoi ce rapport est-il novateur ? Et quelles sont les pistes nouvelles pour le justifier ?

Charles Milhaud – Pour dire l’essentiel, nous avons établi une série de constatations. On considère qu’il y a un problème lié au financement des PME et des PMI ; les pays du Sud ont une épargne importante, mais qui est une épargne liquide : elle n’est pas transformée aujourd’hui en financement à moyen et long terme… Par conséquent, il faut faire en sorte qu’il y ait un acteur financier pour intervenir dans ces différents pays, pour qu’il y ait de la profondeur, et pour pouvoir créer, d’une part, un vrai marché de l’equity, et d’autre part, un autre de la dette.

HBY – Quand on examine les relations économiques et financières méditerranéennes, on observe qu’il y a une asymétrie, qui est d’abord liée à l’absence de modernisation des circuits financiers… Comment une banque nouvelle pourrait-elle trouver sa place dans un environnement où il y a un vrai décalage ?

Charles Milhaud – On ne peut pas parler d’une absence de modernisation des circuits financiers. À cet égard, il est incontestable que le système bancaire marocain est d’un très grand niveau, idem pour le tunisien et l’égyptien.

Ce qui n’existe pas actuellement, même s’il y a des prémices, ce sont les marchés financiers – ceux de l’equity et de la dette. Cependant, pour faire en sorte que ces marchés existent, il faut qu’il y ait des intervenants qui créent de leurs « propres mains », si je puis dire, des mouvements de marché. C’est en ce sens que nous exprimons ce besoin.

Dans cet ordre d’idées, il s’agit de transformer l’épargne liquide en crédits de long terme. Prenons l’exemple de la BERD. Celle-ci avait lancé des obligations sur la Russie parce que ce pays ne s’est pas inscrit dans ce choix. Nous, nous disons : il faut que cela soit un acteur reconnu des pays du Nord et des pays du Sud – c’est pour cela que nous parlons de la BEI : une signature 3 A – pour qu’il puisse emprunter sur les marchés pour lever des fonds, donner de la crédibilité à des obligations longues, afin de pouvoir transformer l’utilisation bancaire actuelle.

HBY – Au fond, une banque dédiée à la Méditerranée est-elle justifiée, quand on sait que pour qu’elle soit complètement opérationnelle, il y a un coût en plus des contraintes liées à sa mise en place ?

Charles Milhaud – Créer une banque de toutes pièces pourrait être possible, mais cela prendrait du temps. En revanche, s’appuyant sur une filiale de la BEI, on perdrait beaucoup moins de temps. N’oubliez pas que la BEI, à travers la Femip, a déjà des équipes. Cela permettrait, en moins de deux ans, de créer cette banque.

HBY – La Femip a fait ses preuves et fonctionne correctement. Pourquoi faut-il justement créer une structure nouvelle en la détachant de la BEI ?

Charles Milhaud – Je vais vous l’expliquer. La Femip fait du crédit à moyen et long terme. Au niveau du métier, il faut dépasser cette approche. Certes, les actions à moyen et long terme doivent continuer, mais il faut que cet instrument aille plus loin, en devenant un intervenant, je le répète, sur les marchés financiers, pour faire en sorte qu’il y ait de la cohérence entre les différents marchés financiers des pays du sud et de l’est de la Méditerranée.

À l’évidence, cela prendra beaucoup plus de temps. Or, ce qui est impératif est de faire en sorte que les PME et PMI trouvent des financements adaptés à leurs besoins. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

HBY – L’essentiel n’est-il pas aujourd’hui de mettre de l’ordre et de conférer de la cohérence aux multiples instruments qui existent déjà, notamment à travers le budget de la politique européenne de voisinage, la Banque mondiale, la BAD ?

Charles Milhaud – Dans la synthèse du rapport, la dernière partie à plus forte raison, nous disons que nous ne voulons surtout pas un établissement qui soit redondant ou subsidiaire.

Je vous reprécise qu’il faut qu’il y ait un instrument susceptible d’assurer des contre-garanties, d’apporter des financements structurés à long terme et d’introduire surtout de la profondeur sur les marchés financiers (equity et dette).

HBY – Pour que cette structure voie le jour, il faut une forte dose de volontarisme politique. Mais encore faut-il que les hauts fonctionnaires – notamment en vue du prochain sommet euro-méditerranéen des responsables politiques de novembre 2010 – préparent bien en amont ce dossier stratégique. Qu’en dites-vous ?

Charles Milhaud – C’est exact. Si l’on considère que le développement des PME et PMI est une vraie priorité, cette banque a du sens. Dans le cas contraire, non.

HBY – De par votre expérience de banquier et vos rapports avec la Méditerranée, notamment les pays du Maghreb, comment évaluez-vous la situation des banques dans cette région ? Et comment analysez-vous cette contradiction : beaucoup d’argent quitte ces pays pour revenir en Europe, alors que tout est fait pour attirer les Investissements directs étrangers ?

Charles Milhaud – On estime à 20 milliards d’euros le financement européen des pays du sud et de l’est de la Méditerranée. Cet argent reste dans ces pays. Le vrai problème est que celui-ci reste une épargne liquide, et que, de ce fait, il faut se donner les moyens de se doter d’un instrument de transformation de cette épargne. D’où l’importance des marchés financiers dont je parlais.

En France, nous avions mené ce travail pendant les années 1970 et 1980… N’oubliez pas le marché obligataire français mis en place pendant cette période. C’est ici que cet outil prend tout son sens : être un facilitateur des différents marchés en assurant la cohérence des divers régulateurs de ces pays.

HBY – Ce rapport est une commande française. Quelles sont les réactions des différents pays européens vis-à-vis de votre document qui reste d’abord un point de vue français sur le sujet ?

Charles Milhaud – On le verra à l’occasion du prochain sommet de Barcelone. En revanche, ce que je peux vous dire, c’est que ce rapport a fait l’objet de l’avis unanime (favorable) de ses membres. Ces derniers n’étaient pas les représentants de chacun de ces pays en tant que tels ; mais ils sont issus de la rive nord et sud de la Méditerranée.

Mon sentiment est que ce rapport est bien perçu aujourd’hui. Pour le reste, cela relève d’une décision qui ne situe pas à mon niveau, mais de celui du sommet de Barcelone. Avec les travaux préparatoires, les contacts, etc., on essaie de sortir des a priori observés jusqu’ici – comme ceux de la création ex-nihilo d’un nouvel instrument financier.

Il s’agit de créer un effet de levier en considérant que cela doit être complémentaire, subsidiaire par rapport aux établissements tels qu’ils existent aujourd’hui pour pouvoir être plus efficace.

Propos recueillis par Hichem Ben Yaïche
Rédacteur en chef du magazine New African
actuellement en kiosque (n° daté oct.- déc. 2010)
Article édité sur leJMED.fr avec l’aimable accord de notre confère.

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