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#COVID-19 AFRIQUE-MO | François-Aïssa TOUAZI : « Cette crise peut être un test de crédibilité pour de nombreux régimes » du monde arabe

18 avril 2020
François-Aïssa TOUAZI, Vice-président du conseil France-pays du Golfe de Medef international, Cofondateur du Centre d’analyse et de prospective sur le Moyen-Orient et l’Afrique du nord (CapMena). © DR
Les stratégies de diversification de leurs économies, amorcées ou envisagées ces dernières années par plusieurs pays pétroliers arabes du Golfe et d’Afrique du Nord, se voient brutalement contrariées par la double crise de l’effondrement des prix du pétrole et de la pandémie du Covid-19. Quelles sont leurs perspectives dans ce nouveau contexte très déstabilisant ? Analyse.

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Une contribution de François-Aïssa TOUAZI
Vice-président du conseil France-pays du Golfe de Medef international
Cofondateur du Centre d’analyse et de prospective sur le Moyen-Orient et l’Afrique du nord (CapMena)

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Alors qu’elles sont engagées dans une course contre la montre pour réussir leur diversification et/ou leur transition vers un nouveau modèle de développement économique efficace et inclusif, la crise sanitaire actuelle risque d’impacter fortement les économies de la région du Moyen Orient et de l’Afrique du nord (MENA) et de fragiliser les réformes engagées par de nombreux pays. Cette crise est porteuse de lourdes menaces notamment sociales dans une région en proie aux crises et à l’instabilité. Aucun des pays de la région n’est épargné.

Les pays du Golfe, qui avaient mis en place des stratégies de diversification ambitieuses pour préparer l’après-pétrole, n’ont pas encore réussi à sortir de la logique de la rente qui continue de représenter une part importante de leurs revenus. En effet, même si certains d’entre eux ont réussi à faire baisser significativement la part du secteur pétrolier dans leurs PIB (cas des Émirats arabes unis où il représente moins de 30 %), ils demeurent très dépendants de la rente. Les hydrocarbures représentent ainsi 67 % des revenus budgétaires en Arabie Saoudite, 83 % au Qatar et 88,5 % au Koweït.

Le prix du baril a ainsi perdu près de 66 % de sa valeur depuis janvier, le Brent ayant même atteint le 30 mars dernier son plus bas niveau depuis 2002 à 21,65 dollars, conséquence notamment d’un désaccord entre Ryadh et Moscou et de la décision unilatérale de l’Arabie saoudite d’augmenter substantiellement sa production dans la perspective d’accroître ses parts de marché et de fragiliser les producteurs de schiste.

Les prix bas du pétrole
ne sont pas près de se relever

Même si un accord a été trouvé depuis entre les pays producteurs de pétrole prévoyant une baisse significative de la production pétrolière, des niveaux de prix bas devraient durer en raison du confinement (qui concerne 3 milliards de personnes à travers le monde), du ralentissement de l’économie mondiale, de la faiblesse de la demande et surtout des capacités de stockage qui sont presque saturées. De nombreux pays notamment asiatiques ont en effet profité de la situation pour accroître leurs stocks profitant des prix bas offerts par Aramco.

Cette crise fragilise ainsi des pans majeurs des économies du Golfe, en particulier les nouveaux secteurs de croissance sur lesquels s’appuient leurs diversifications. Celles-ci s’articulaient notamment autour de la maîtrise de l’aval des secteurs pétrolier et gazier, les activités de downstream comme la pétrochimie ainsi que sur leur position géographique stratégique entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie qui leur permet de s’imposer dans des secteurs aussi divers que l’aérien, la logistique ou le tourisme et de devenir un pôle d’attraction majeur à travers l’organisation d’événements économiques ou de grandes manifestations sportives et culturelles.

Tous ces secteurs sont aujourd’hui frappés de plein fouet par la crise sanitaire. Les grandes compagnies aériennes du Golfe sont clouées au sol et des licenciements massifs sont à prévoir. Même si elles peuvent compter sur les gouvernements pour voler à leur secours, elles risquent de perdre cette année plus de 7 milliards de dollars de revenus.
Dubaï, la ville monde, voit son industrie touristique menacée. La totalité des événements sont annulés et des discussions sont en cours pour reporter d’un an l’Expo universelle 2 020. Son hub logistique tourne aussi au ralenti. L’indice PMI qui suit l’évolution de l’activité manufacturière et des services a ainsi perdu près de cinq points au mois de mars, passant de 49,1 à 45,2. En 2019, le secteur de l’aviation et du tourisme représentaient 13 % du PIB des Émirats Arabes Unis et Dubaï prévoyait de porter à 45 % du PIB la part du secteur de l’aviation en 2030.

L’ambitieux programme saoudien
Vision 2030 hypothéqué par la crise

L’Arabie Saoudite, première puissance économique du monde arabe et qui assure actuellement la Présidence du G20, redoute que cette crise menace son ambitieux plan de transformation nationale, Vision 2030, qui a pour ambition de préparer l’après-pétrole par le développement de nouveaux secteurs de croissance (investissements, tourisme et loisirs, industries, notamment de l’armement, énergie solaire, etc...) dont les revenus devraient dépasser ceux du pétrole à l’horizon 2 030.
Le secteur privé qui avait déjà du mal à trouver sa place dans cette nouvelle Arabie Saoudite, tourne, aujourd’hui, en grande partie au ralenti suite du confinement total du royaume.

L’indice PMI a perdu dix points pour tomber à 42,4. L’industrie pétrochimique, premier fer de lance de la diversification, connaît une baisse de régime en raison d’une demande en berne après une année 2019 déjà compliquée. Le tourisme religieux enfin, deuxième source de revenus du royaume après le pétrole, est à l’arrêt.
Cas extrêmement rare dans l’histoire du pays, les lieux saints ont été fermés et les autorités ont invité les musulmans du monde entier à mettre entre parenthèses leurs préparatifs pour le grand pèlerinage. Le royaume accueille plus de 20 millions de pèlerins chaque année et la Vision 2 030 prévoit de porter ce chiffre à plus de 50 millions.

Déficits colossaux attendus
dans les pays du Golfe

En conséquence, les pays du Golfe se préparent à enregistrer des déficits publics colossaux, atteignant, selon les premières estimations, jusqu’à 20 % du PIB pour le seul Koweït. Pour combler ces déficits abyssaux, certains pays pourront recourir aux emprunts internationaux profitant de la confiance dont ils bénéficient auprès des grandes institutions financières et/ou puiser, comme en 2008, dans les réserves de leurs puissants fonds souverains dont la richesse cumulée s’établissait à 2 500 milliards de dollars. Même si ces derniers pourraient certes enregistrer des pertes, ils devraient avoir un rôle clé post-crises, comme ce fut déjà le cas en 2008 et jouer le rôle de stabilisateur du secteur bancaire et des marchés financiers.

Ces fonds devraient également s’employer à profiter des opportunités à venir sur les marchés notamment dans les entreprises cotées ou dans le private equity dans des secteurs stratégiques tels que la santé, l’agroalimentaire et la technologie sans exclure des cessions d’actifs pour disposer de liquidités.
La crise pourrait enfin se traduire par de nombreux retards sur les projets en cours, voire des annulations. Le Qatar a déjà ajourné l’attribution de plusieurs milliards de dollars de contrats. D’autres pays pourraient suivre. Pour rappel, en 2009 déjà, près d’un quart des projets en cours dans la région avait été suspendu, pour un montant total de 575 milliards de dollars.

La relance par le recours
au marché international de la dette ?

Relance. Pour l’instant, les autorités des pays du Golfe ont prévu des mesures fortes pour contrer les effets de cette crise multiforme et soutenir l’emploi. L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis ont mis en place des plans de relance ambitieux d’une valeur cumulée de 100 milliards de dollars. Ces injections de liquidité dans le secteur bancaire doivent soutenir les entreprises. Quant aux ménages, des mesures de réduction de nombreuses taxes et des reports d’échéances de remboursements de prêts ont été adoptées.

Le 5 avril, la banque centrale des Émirats a doublé son plan initial à hauteur de 17 % du PIB. L’Arabie a prévu de prendre en charge 60 % des salaires des Saoudiens du secteur privé pendant 3 mois tout en procédant à des coupes budgétaires de 5 % (soit 13 milliards de dollars).

Pour financer toutes ces mesures inédites, les pays du Golfe, qui demeurent peu endettés, auront sûrement recours au marché international de la dette. Les prix du baril bas et les productions à l’arrêt vont engendrer une demande immédiate de liquidité. C’est la raison pour laquelle, le gouvernement koweïtien envisage augmenter la capacité d’endettement de l’État à 65 milliards de dollars, soit quasiment 50 % du PIB.

Le Qatar a été le premier à emprunter 10 milliards de dollars et à rouvrir les marchés financiers dans le Golfe. Il a certes beaucoup bénéficié de sa bonne réputation sur les marchés de capitaux et a pu mobiliser une forte demande pour des maturités de 5,10 et 30 ans, aux rendements respectifs de 3.47 %, 3.77% et 4.75 %.

Abu Dhabi a également levé 7 milliards sur des maturités similaires. L’Arabie Saoudite a suivi le pas avec un emprunt de 7 milliards avec des maturités plus longues. Ces trois pays peuvent compter sur la bonne appétence des investisseurs à leur endroit et à leur faible taux d’endettement. Les conditions de financement risquent d’être plus étroites pour les pays moins bien notés, les below investment grade qui ont déjà atteint des taux d’endettement importants et très élevés, à l’instar d’Oman (60 % du PIB) et de Bahreïn (105 % du PIB).

Ces deux pays pourront bénéficier du soutien des autres pays du Golfe qui devraient aussi soutenir d’autres pays comme ils l’ont montré lors de la crise de 2008. Ces soutiens pourront être budgétaires ou au travers de leurs fonds de développement très actifs dans la région. D’autres soutiens indirects sont à prévoir à travers les institutions internationales arabes. Les institutions internationales arabes, telles la Banque Islamique de Développement, le Fonds OPEP et le Fonds Arabe auront certainement besoin d’être recapitalisés pour faire face aux nombreuses demandes de soutien de la part de leurs membres. Un scenario déjà observé lors de la crise de 2008 et des printemps arabes.
Pour les autres pays de la région MENA qui ne disposent pas des mêmes marges de manœuvre pour soutenir leur économie, la situation est encore plus préoccupante.

Beaucoup d’entre eux se trouvaient déjà dans une situation économique dégradée avant la pandémie, confrontés à une baisse de la croissance, au chômage massif des jeunes (30 % en moyenne dans la région), à la résurgence de crises politiques et aux soulèvements populaires.
Avec la crise sanitaire et le confinement, la plupart des pays de la région n’ont en effet pas d’autre choix que de recourir à l’emprunt international et/ou de faire appel à l’aide internationale d’urgence des bailleurs de fonds.

Sur le plan domestique, certains pays ont multiplié des mesures pour soutenir les entreprises. Mais celles-ci qui constituent une réponse circonstancielle de court terme, seraient insuffisantes si la crise s’installe dans la durée.

Les pays pétroliers et ceux en guerre
touchés de plein fouet

Les pays exportateurs de pétrole, l’Algérie et l’Irak, subissent de plein fouet la baisse des prix du baril. L’Algérie envisage ainsi de procéder à des coupes budgétaires drastiques de l’ordre de 30 % et à réduire de plusieurs milliards de dollars ses importations. Dans un contexte marqué par l’érosion de ses réserves de change, elle redoute une aggravation de son déficit budgétaire et une forte dévaluation du dinar qui engendreront une inflation importée plongeant le pays dans la récession.

Cette crise économique et sociale fait suite à une crise politique qui a fortement impacté l’économie et dont la relance se heurte aux défis posés par l’économie parallèle, la corruption endémique et la fragilité d’un système financier qui constituent autant d’obstacles au développement d’un secteur privé dynamique et innovant.

Les marges de manœuvre financières pour le pays semblent limitées et le recours à l’emprunt international inéluctable mais périlleux. Certes, le pays est très peu endetté à la différence de ses voisins marocains et tunisiens, en revanche l’Algérie n’a pas su profiter de ses bonnes années pour se construire une image auprès des investisseurs du marché international de la dette souveraine et obtenir une notation souveraine. Le recours aux bailleurs de fonds multilatéraux auxquels l’Algérie a beaucoup contribué, peut constituer une alternative transitoire avant de retrouver le marché de la dette internationale.

Dans les pays en guerre, la Syrie, le Yémen ou la Libye où les conflits se poursuivent, la crise sanitaire fait craindre une catastrophe humanitaire en raison de la destruction des infrastructures sanitaires et de la situation dramatique des réfugiés et des déplacés (plus de 6 millions sur le territoire syrien). À cela s’ajoutent les risques de résurgence de l’État islamique au Levant.

Liban, Tunisie, Égypte :
l’effondrement du tourisme

Les réfugiés sont également nombreux au Liban, pays en quasi-cessation de paiement depuis le début du mois de mars, et asphyxié par une dette de plus de 150 % du PIB, la crise sanitaire vient heurter l’esprit d’union nationale qui avait prévalu lors des manifestations populaires cette année.

L’économie libanaise va devoir prendre en compte le retrait de nombreux investisseurs, notamment ceux du Golfe, ainsi qu’une saison touristique qui s’annonce catastrophique alors qu’elle a contribué à hauteur de 19 % du PIB en 2018. Enfin, dans les territoires palestiniens, confrontés à l’isolement, au manque de moyens et d’infrastructures sanitaires et au surpeuplement, notamment à Gaza, les conséquences humaines pourraient être tragiques.

La baisse des recettes touristiques sera également un enjeu majeur pour des pays comme la Tunisie ou l’Égypte qui misaient sur la renaissance de ce secteur qui représente respectivement 14 % et 12 % de leur PIB et 10 % des emplois. L’Égypte devra également composer avec la baisse des transferts des Égyptiens installés à l’étranger, dont une grande partie est établie dans le Golfe, qui ont représenté une manne de 29 milliards de dollars en 2018 (soit 11 % du PIB). Il s’agit d’une des principales rentes du pays avec le tourisme.

Le ralentissement de l’économie mondiale devrait avoir une incidence importante sur revenus issus du Canal de Suez (6 milliards de dollars annuels). Dans un pays où près de 35 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, les conséquences de cette crise sanitaire pourraient être dramatiques en raison du surpeuplement et du délabrement du système de santé. Le président Al Sissi, par conséquent, a déjà ajourné la livraison de certains grands projets en lien avec la nouvelle capitale administrative et l’ouverture de deux grands musées nationaux.

La Tunisie voit se profiler la pire récession depuis 1956. Le pays a lancé un plan d’aide de 800 millions de dollars pour renforcer la protection sociale et soutenir ses entreprises et compte sur l’aide internationale ou le recours à l’emprunt (prêt de 745 millions de dollars auprès du FMI) pour répondre à la crise. Mais pour une économie encore sous perfusion, ses marges de manœuvre demeurent très limitées surtout si la crise perdure.
Le Maroc menacé de récession

D’autres pays de la région, conscients de leur fragilité et de la vulnérabilité de leurs économies, ont mis en place des mesures fortes pour soutenir leur économie en recourant tôt notamment à l’aide et à la coopération internationale. C’est le cas du Maroc, en confinement total depuis le 20 mars, qui a lancé un fonds spécial doté de près d’un milliard de dollars alimenté par des dons privés et publics auxquels viennent s’ajouter 275 millions de dollars obtenus de la Banque mondiale, 450 millions d’euros de la Commission européenne, et un prêt de trois milliards de dollars du FMI.
L’année 2020 devrait conduire à une croissance négative en raison du Covid et de la sécheresse et une activité touristique et industrielle en berne. Le royaume chérifien a su toutefois mobiliser des ressources internes pour la production locale de respirateurs et de masques de protection à hauteur de 5 millions de masques par jour, si bien que le pays envisage désormais d’exporter une partie de cette production vers l’Europe. Rabat cherche à tirer profit de la recomposition des chaînes de valeur globales dans le cadre d’éventuelles relocalisations hors de Chine.

Dans la plupart des cas, cette crise frappera lourdement les populations vulnérables. Au Maghreb par exemple, le secteur informel emploie la majorité de la population : 80 % au Maroc, 63 % en Algérie et 59 % en Tunisie. Déjà fortement touchée par la précarité et habitant souvent dans des logements surpeuplés, cette population vit en dehors des radars des services sociaux qui distribuent les aides apportées par le gouvernement. Le Ramadan qui approche est également source d’inquiétudes en raison de la flambée des prix et des risques de pénurie. Le confinement vient donc exacerber des inégalités déjà criantes.

En définitive, la région MENA se voit prise en tenaille entre la gravité de cette crise qui nécessite des politiques d’austérité profondes dans des économies déjà fragiles et de l’autre côté une situation sociale inquiétante voire explosive dans certains pays. Le choc imposé par la crise actuelle qui touche davantage les plus fragiles pourrait accentuer les rancœurs déjà exprimées dans les mouvements de contestation. Cette crise peut être un test de crédibilité pour de nombreux régimes en place, fragilisés par leur incapacité à répondre aux attentes des populations de la région, rendant l’équation hautement plus épineuse.

Quant aux pays du Golfe, leur capacité de résilience pourrait être impactée par un accroissement de leurs déficits publics, et une augmentation de leur taux d’endettement les obligeant à donner plus de consistance et de pérennité à leur stratégie de diversification.

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DU MÊME AUTEUR :

- François-Aïssa TOUAZI, cofondateur CapMena : « L’amitié franco-saoudienne à l’épreuve du grand retour de Washington »

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