CAP 22 / SEM Pierre JACQUEMOT /
Vertus et vertiges de l’engagement : les entreprises françaises à l’épreuve du développement africain
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Une contribution de SEM Pierre JACQUEMOT,
ancien Ambassadeur de France
en plusieurs pays d’Afrique
(Version écrite de son intervention à la CAP 22,
le mardi 23 juin 2026 à l’ISG Paris)
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Assiste-t-on à une métamorphose en profondeur du système, ou bien à une simple manœuvre, habile et opportuniste, pour répondre aux assauts des sociétés civiles ?
Les grandes firmes françaises, désormais, se parent des habits de la vertu. Elles se présentent comme des actrices de la lutte contre la pauvreté, des gardiennes de l’environnement, que ce soit par leurs propres fondations ou par des engagements directs. Et pour cause : leur empreinte en Afrique subsaharienne est considérable. Avec un stock d’investissements atteignant 60 milliards de dollars en 2025, la France talonne les États-Unis sur ce continent. Cette présence massive, ce poids économique, justifie que l’on scrute leurs pratiques avec une attention soutenue.
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I - Les ressorts de l’engagement :
calcul, contrainte ou conviction ?
Les motivations qui animent les entreprises dans leur démarche RSE sont multiples, souvent entremêlées, oscillant entre héritage, calcul et mutation.
Il y a d’abord une tradition, un legs empirique et paternaliste. Dans les replis de l’histoire coloniale, aussi âpre et critiquable qu’elle ait été, subsistait une forme de paternalisme, une conception du chef d’entreprise comme pourvoyeur de protection. Aujourd’hui, face à la carence des systèmes de protection sociale en Afrique, cette tradition perdure de manière pragmatique : les entreprises suppléent l’État, prennent en charge la santé des salariés et de leurs familles, le transport, la formation, voire le logement.
Mais ce fonds ancien a évolué. À partir des années 2000, sous la pression des salariés et des associations, les résistances internes – notamment celles des actionnaires, sourcilleux quant aux coûts – ont commencé à s’effriter. Le mécénat, souvent discret, a laissé place à des politiques systématiques, incarnées par des directions du développement durable.
Cette évolution est aussi le fruit d’incitations normatives et concurrentielles. Les réglementations européennes et françaises, devenues plus exigeantes, imposent des standards environnementaux élevés, des conditions de travail dignes de ce nom, et un reporting extra-financier rigoureux. Parallèlement, les grands donneurs d’ordre – la SFI, la BAD, Proparco, Coface – érigent les qualifications RSE en critères discriminants pour l’octroi de financements. Les entreprises, pour rester dans la course, doivent se conformer à des référentiels comme l’ISO 26 000, ou, dans le secteur forestier, la norme FSC.
Il faut être lucide : cette vertu a un prix. Dans le secteur agroalimentaire, le coût de la RSE est estimé à environ 4 % du chiffre d’affaires. Mais elle a aussi ses bénéfices. Une entreprise qui se veut « vertueuse » préserve la ressource qu’elle exploite, soigne son image auprès des consommateurs, et gagne en compétitivité. Pour être pleinement acceptée, la RSE doit donc se muer en un levier d’amélioration des résultats globaux. C’est la condition sine qua non de sa pérennité.
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II - Quatre territoires d’application :
le concret de l’engagement
Cette responsabilité sociétale se déploie concrètement dans quatre domaines majeurs.
Les conditions de travail et la formation – L’« africanisation » des cadres est devenue un axe stratégique. La moitié des entreprises déclarent compter plus de 50 % de cadres africains, et 40 % d’entre elles intègrent au moins un dirigeant africain au niveau du groupe.
Par ailleurs, des pratiques puisent dans les solidarités locales : des fonds de solidarité, alimentés par les salariés et l’entreprise, voient le jour chez Sifca en Côte d’Ivoire ou à la Compagnie ivoirienne d’électricité. Des tontines coopératives s’organisent. Des « conseils de sages », figures de médiation hors de la hiérarchie formelle, sont mis en place, à l’image du modèle de CFAO en République démocratique du Congo, pour apaiser les tensions et garantir les droits coutumiers.
La question environnementale – La posture écologique des entreprises répond à des préoccupations économiques autant qu’à la pression de l’opinion et des ONG. Les risques de déforestation, d’épuisement des sols, de menace sur la biodiversité et de pollution de l’eau sont désormais pris au sérieux. La question foncière, pour les entreprises forestières ou agroalimentaires, est inévitablement au cœur du débat. Une mise en garde est cependant nécessaire : les programmes de compensation, menés via des intermédiaires parfois peu représentatifs, peuvent s’avérer superficiels et prêter le flanc à des récupérations politiques locales.
Le soutien au développement local – Les initiatives privées se multiplient : soutien aux PME locales et sous-traitants (Compagnie fruitière, Somdiaa), création de micro-entreprises (Orange, Danone), aménagement forestier durable (Rougier), habitat social (Lafarge), microfinance et micro-assurance (Société générale, BNP), mais aussi des projets culturels et sportifs, comme ceux de CFAO pour les bibliothèques municipales ou de Castel pour l’insertion des jeunes. Le fonds Livelihoods, qui réunit Danone, Schneider Electric, Crédit agricole, Michelin, Hermès et d’autres, illustre cette porosité nouvelle entre l’entreprise et l’économie sociale et solidaire.
Les services publics marchands – Devant l’absence ou la défaillance des pouvoirs publics, les entreprises privées se voient parfois contraintes de satisfaire des besoins essentiels : scolarisation, alphabétisation, accès à la santé, campagnes de vaccination, approvisionnement en eau potable. Ces actions, qui relèvent normalement de l’État, font partie du « permis d’opérer », une condition préalable à toute activité. On peut parler alors d’une RSE « subie », qui souligne le caractère contraint de ces initiatives. La frontière des responsabilités, entre ce qui revient à l’entreprise et ce qui revient à l’État, se trouve ainsi brouillée.
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III - Les limites de la RSE :
quand la vertu se heurte au réel
L’acceptabilité sociale est devenue un enjeu vital pour ces entreprises. La pression de la société civile est croissante, et l’on observe un paradoxe : les structures les plus transparentes, celles qui déploient le plus d’efforts, sont parfois les plus mises en cause.
Certaines, se sentant injustement accusées, se retranchent alors dans une forme de silence, comme Perenco, la Compagnie fruitière ou la Société générale, qui estiment que « le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien ». Mais la majorité adopte une stratégie inverse, communiquant de plus en plus et recourant à des expertises externes pour asseoir leur crédibilité.
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VOIR LE REPLAY INTÉGRAL DE LA CAP 22 :
https://youtu.be/C7cr9uTRl-A?si=CVsamwfk8kUJ1V3X
Interventions de SEM Pierre JACQUEMOT :
À partir de 54’23 et de 01h 46’37.
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Le devoir de vigilance est un autre enjeu central. La loi impose désormais aux multinationales une obligation de vigilance vis-à-vis des sociétés qu’elles contrôlent et de leurs sous-traitants. Mais deux questions demeurent en suspens : où commence et où s’arrête la responsabilité de la société mère ? Qui veille au grain ? Face à des atteintes aux droits fondamentaux – le travail des enfants, par exemple –, deux attitudes s’opposent : la rupture brutale du lien commercial, ou la réponse graduée, visant à corriger les déviances sans sacrifier l’emploi. Un consensus semble émerger en faveur de la seconde option, ouvrant la voie à un nouveau rôle pour les ONG, qui passent du plaidoyer au « partenariat stratégique ».
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IV - L’entreprise, complément
ou substitut de l’aide publique ?
Depuis le début des années 2010, un nouveau paradigme s’est imposé. Le Forum de Busan en 2011 a consacré le secteur privé comme partenaire du développement, rôle réaffirmé à la Conférence d’Addis-Abeba en 2015. Mais cette évolution soulève deux réserves majeures.
La première est politique : l’intérêt économique, apprécié à l’aune de la rentabilité, reste prédominant. Les entreprises privées ne sont pas naturellement prédestinées à assurer la production et la conservation des biens publics. La seconde est liée à la coordination : la prolifération des « clubs », « alliances » et « fonds » risque de fragmenter les financements et de conduire à une « privatisation » de l’agenda du développement. Les programmes fondés sur des résultats mesurables à court terme peuvent accaparer des fonds qui seraient plus utilement employés à renforcer les systèmes nationaux.
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Conclusion : L’État,
horizon indépassable
Pour que la RSE progresse en Afrique et serve véritablement le développement, elle doit s’accompagner d’une consolidation parallèle de l’autorité légitime, celle de l’État.
C’est à lui qu’il revient de fixer un cadre raisonnable de négociation, d’incitation et de contrôle. Il faut des droits, des institutions publiques, des syndicats, des contre-pouvoirs, des associations d’usagers – un État démocratique –, et non pas seulement le papier glacé des rapports de reporting.
En définitive, le débat sur le développement africain, en s’ouvrant à de nouvelles thématiques sociétales et à de nouveaux instruments, se trouve redynamisé. La RSE n’est ni une panacée, ni un leurre : elle est un champ de tensions et de possibles, dont l’issue dépendra de la capacité des États et des sociétés civiles à en encadrer les dynamiques. »
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LA PHOTO DE FAMILLE DE LA CAP 22
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