CAP 22 / SEM Baye Moctar DIOP, Ambassadeur du Sénégal à Paris : un regard positif mais nuancé sur la RSE des entreprises françaises en Afrique
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par Alfred MIGNOT, Directeur de AfricaPresse.Paris (APP)
@africa_presse
@alfredmignot
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Aux côtés de Sandra Kassab, directrice Afrique de l’AFD, de l’ancien ambassadeur de France en Afrique Pierre Jacquemot et de Pierre-Samuel Guedj, président de la commission RSE et ODD du CIAN, de Christian Gypakis, PDG de AB Certification, et de Jean-César Lammert, Directeur régional IDF à Business France, le diplomate sénégalais a livré une intervention nuancée, saluant des réalisations concrètes tout en interrogeant frontalement la pertinence même du concept de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) tel qu’il est aujourd’hui pratiqué sur le continent.
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Le Sénégal, en quête
de diversification économique
L’ambassadeur a ouvert son propos par un rappel chiffré de l’importance du Sénégal dans la cartographie des investissements français en Afrique de l’Ouest. « Le Sénégal, dans le cadre de ses relations économiques et commerciales avec la France, est la quatrième destination des investissements français dans la zone CEDEAO », a-t-il indiqué, précisant que ces données dataient de 2023, et que le pays se classait également deuxième de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine).
Selon les chiffres avancés par le diplomate, 270 entreprises françaises sont aujourd’hui implantées au Sénégal, actives dans des secteurs aussi variés que l’hydraulique, l’énergie ou les infrastructures. Ces entreprises emploient près de 31 000 personnes, dont 86 % sont des Sénégalais — « des emplois locaux », a-t-il souligné. Leur contribution fiscale n’est pas anecdotique : elle représenterait 10 % des recettes fiscales du pays, et le stock des investissements directs étrangers (IDE) français au Sénégal pesait, jusqu’en 2023, 16 % du total des IDE reçus par le pays.
Mais l’ambassadeur n’a pas éludé un fait structurant de la diplomatie économique sénégalaise actuelle : « Le Sénégal s’est engagé dans une voie de diversification de ses partenariats économiques, une voie qui l’a amené vers la Chine, vers la Turquie, vers les Émirats arabes unis. » Une phrase brève, mais qui replace d’emblée la présence française dans un contexte de concurrence internationale croissante – un constat que partagent d’ailleurs plusieurs analystes ayant commenté, ces dernières semaines, le récent sommet Africa Forward de Nairobi.
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La RSE : un concept
ambigu ?
C’est sur la notion même de RSE que l’intervention de l’ambassadeur a pris un tour plus incisif – et plus personnel. Se présentant comme « très éloigné du milieu de l’entreprise », mais attentif observateur des pratiques qu’il a pu côtoyer dans l’exercice de ses fonctions, Baye Moctar Diop a livré sa propre lecture, prudente mais directe, du phénomène.
Selon lui, la RSE est souvent perçue par les populations africaines comme servant avant tout à « construire un nouveau narratif autour d’une entreprise étrangère, éco-responsable, dont l’activité est éco-compatible, une entreprise socialement solidaire, respectueuse des normes d’éthique et protectrice des droits humains. » Il a relevé une asymétrie réglementaire frappante entre les deux continents : si en France, en Europe, au niveau de la Commission de l’Union européenne, « la RSE est prescrite par des lois, par des règlements », l’ambassadeur dit douter qu’il en soit de même en Afrique, où la notion ne lui semble pas « encadrée par des lois nationales » fixant un cadre contraignant pour les entreprises étrangères.
Sa conclusion, formulée avec prudence mais sans détour : la RSE relèverait largement, en l’état, du volontariat des entreprises – un volontariat mobilisé, selon lui, pour « déconstruire des récits » critiques sur l’activité économique étrangère en Afrique. Quels récits ? Celui, en particulier, de l’exploitation des matières premières sans investissement dans leur transformation locale – un sujet qui, a-t-il rappelé, est revenu au cœur des discussions sur le renouveau du partenariat entre l’Afrique et la France.
SEM Baye Moctar DIOP a ensuite résumé, sans concession, la perception qu’il dit observer dans l’opinion publique africaine à l’égard des multinationales étrangères – françaises ou autres : celles-ci seraient souvent perçues comme venues « exploiter des matières premières sans les transformer », laissant les populations locales dans la pauvreté, tout en recourant à des « manœuvres pour bénéficier d’un taux d’imposition favorable », avec un impact jugé limité sur les conditions de vie des populations.
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Trois objectifs et
une définition
Face à cette perception critique, l’ambassadeur a esquissé ce qu’il considère comme les trois objectifs principaux que la RSE devrait, en retour, chercher à démontrer :
> Ne pas être présent uniquement pour « faire des bénéfices, des profits et les rapatrier » dans le pays d’origine de l’entreprise ;
> Contribuer à la création d’emplois locaux par les activités menées sur place ;
> S’inscrire dans une logique de « civisme fiscal », contribuant ainsi aux ressources financières de l’État hôte.
Il en a tiré sa propre définition, qu’il a présentée comme celle « du profane » : la RSE serait, selon lui, « l’ensemble des réalisations d’une entreprise étrangère qui s’ajoute à la création d’emplois, à l’acquittement de l’impôt » et à la création de contrats locaux dans les pays où ces entreprises opèrent. Une définition volontairement modeste, présentée comme une base de discussion plutôt qu’une vérité établie – l’ambassadeur ayant pris soin de « poser le débat pour que nous puissions en débattre objectivement ».
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Deux sociétés citées en exemple :
Eramet Grande-Côte et Sococim
Pour étayer son propos, le diplomate a choisi de détailler les actions de deux entreprises françaises particulièrement actives en matière de communication RSE au Sénégal – en prenant soin de préciser que les chiffres cités lui avaient été directement communiqués par les entreprises elles-mêmes.
Eramet Grande Côte : restitution de terres et investissements communautaires - Eramet Grande Côte (GCO), filiale sénégalaise du groupe minier français Eramet et 4e producteur mondial de zircon et de matières premières titanifères à haute teneur, opère dans le pays depuis 2007.
Selon les données partagées par l’entreprise et reprises par l’ambassadeur :
– 39,5 millions d’euros auraient été investis entre 2020 et 2025 au bénéfice des communautés locales, en conformité, selon l’entreprise, avec les normes internationales de la Banque mondiale et de la Société financière internationale (SFI) ;
– plus de 600 ménages auraient été réinstallés, avec remise de logements équipés, de terres agricoles et d’infrastructures d’accès à l’eau, accompagnés d’un suivi destiné à préserver durablement leurs moyens de subsistance ;
– 2 milliards de francs CFA auraient été investis en 2024 dans le projet touristique structurant « Oasis du Sénégal », destiné à redonner aux opérateurs touristiques locaux la possibilité de poursuivre leur activité sur un site par ailleurs exploité industriellement ;
– 1,3 million d’euros auraient permis, en 2025, la mise en œuvre de 34 projets dans 9 communes des régions où l’entreprise opère.
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VOIR LE REPLAY INTÉGRAL DE LA CAP 22 :
https://youtu.be/C7cr9uTRl-A?si=CVsamwfk8kUJ1V3X
Interventions de SEM Baye Moctar DIOP :
À partir de 04’50’’ et de 01h 52’37’’
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L’ambassadeur a tenu à détailler la logique de cette politique de restitution, propre à l’activité d’extraction de sable minéralisé : l’exploitation nécessite le déplacement temporaire de populations occupant les terres concernées, qui sont ensuite réhabilitées, équipées et restituées une fois le travail minier achevé.
Point d’orgue de cette présentation : une cérémonie officielle de restitution de 1 000 hectares de terres réhabilitées, organisée en novembre 2025, en présence du ministre sénégalais chargé des Mines – événement retransmis à la télévision nationale.
Sococim : des efforts plus modestes, mais réels – L’ambassadeur a ensuite évoqué Sococim, cimenterie filiale du groupe français Vicat, présente au Sénégal depuis pratiquement l’indépendance du pays. Confrontée à une concurrence locale désormais composée de quatre cimenteries, l’entreprise maintient des actions de RSE via une fondation dédiée.
Le ton de l’ambassadeur a ici été plus mesuré : en comparaison des chiffres avancés par Eramet, « certainement, des efforts restent à faire » pour la cimenterie, a-t-il reconnu – tout en précisant que ce que fait Sococim « n’est pas à négliger », ayant eu l’occasion de visiter d’autres entreprises étrangères dont l’engagement RSE lui est apparu nettement plus négligeable. Sans nommer les entreprises concernées – pour ne pas « faire de jaloux » –, il a cité l’exemple d’une entreprise européenne pratiquant des activités qu’il a qualifiées de « particulièrement polluantes », mais dont l’effort RSE se limiterait à l’entretien d’un périmètre maraîcher de 6 hectares pour les villageois environnants.
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RSE ou contenu local ?
L’ambassadeur a conclu son intervention sur une série d’interrogations destinées à nourrir le débat avec les autres intervenants de la conférence — Sandra Kassab pour l’AFD, l’ancien ambassadeur français en Afrique Pierre Jacquemot, Pierre-Samuel Guedj, Président de la Commission RSE du CIAN, Christian Gypakis, PDG de AB Certification, Jean-César Lammert, Directeur IDF de Business France
Trois questions, en particulier, ont structuré sa conclusion :
– La RSE profite-t-elle réellement aux populations, ou principalement à l’image des grandes entreprises étrangères qui la pratiquent ?
– Est-elle l’outil pertinent pour accompagner la volonté de développement économique et social des États africains ?
– Les États africains ne gagneraient-ils pas, dans la négociation de leurs contrats avec les investisseurs étrangers, à privilégier le renforcement du contenu local et l’accompagnement du secteur privé national, plutôt que la seule logique de RSE ?
Une mise en perspective qui, sans remettre en cause la sincérité des actions menées par des entreprises comme Eramet Grande-Côte ou Sococim, invite à interroger le cadre global dans lequel s’inscrivent aujourd’hui les investissements étrangers sur le continent – un débat qui rejoint plus largement les discussions actuelles sur le contenu local, la transformation locale des matières premières et la réforme des partenariats économiques entre l’Afrique et ses partenaires historiques, au moment même où ces derniers doivent composer avec une concurrence internationale de plus en plus disputée.
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* Les chiffres relatifs à Eramet Grande-Côte et Sococim sont ceux communiqués par l’ambassadeur, qui les a lui-même présentés comme provenant directement des entreprises concernées.
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CAP 22 / SEM Pierre JACQUEMOT / Vertus et vertiges de l’engagement : les entreprises françaises à l’épreuve du développement africain https://www.africapresse.paris/3247
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