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Bruno HERVET, VP exécutif de SUEZ chargé des Villes durables (2/2) : « Pour les villes d’Afrique aussi, il faut réfléchir d’abord en termes d’usages et de fonctionnalités »

20 novembre 2018
Bruno Hervet, vice-président exécutif de SUEZ chargé des Villes durables. © AM/AfricaPresse.Paris (APP)
Dans le premier volet de l’entretien exclusif qu’il nous a accordé sur le thème des « smart cities », Bruno Hervet, vice-président exécutif de SUEZ chargé des Villes durables, a mis en avant les questions de méthode et la valeur ajoutée générée par une approche transversale des services urbains. Dans cette seconde partie, il nous livre sa réflexion sur la dimension africaine de ces questionnements, ainsi que sur la pertinence de la transposition de l’approche méthodologique de SUEZ.

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Propos recueillis par Alfred Mignot, AfricaPresse.Paris

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En quoi ce que SUEZ fait à Dijon peut constituer un exemple éventuellement transposable en Afrique ?

Bruno Hervet – Celle du Poste de Commandement Centralisé est la solution que la ville a choisie… L’exemple est intéressant pour montrer comment l’on peut faire mieux avec moins, comment l’on peut penser usages et fonctionnalités et pas seulement infrastructures. Comment, in fine, ne pas rajouter sans cesse des couches d’investissement qui finalement n’offrent pas un retour toujours extraordinaire… car cela dépend de la situation de chaque ville.

C’est d’ailleurs là un autre point fondamental de notre approche : il n’existe pas deux villes avec des enjeux identiques. La clé amont des dispositifs à déployer, c’est avant tout la co-construction, avec la puissance publique, de ce dont elle a besoin.

Évidemment, la règle de l’unicité vaut aussi pour l’Afrique. Je ne m’attends pas à y conclure un contrat à l’identique de celui de Dijon ! Et d’autant moins que nous connaissons les grands enjeux africains : l’urbanisation y est galopante, la population citadine va doubler d’ici à vingt-cinq ans. Donc on parle ici de congestion urbaine, de pollution de l’air, d’une nécessité vitale de résorption de l’habitat insalubre, d’accès aux services essentiels – et c’est là classiquement que vous vous attendez à trouver SUEZ… Oui, mais pas seulement.
SUEZ se définit comme concepteur-intégrateur-opérateur de systèmes urbains complexes, un prestataire au service de la puissance publique. Notre métier, c’est d’être capable d’accompagner la puissance publique, où qu’elle se trouve, pour résoudre au mieux les enjeux qui sont les siens.
Dans un contexte de paramètres toujours multiples et prégnants, ce que je qualifierai de contrat réussi sera celui capable d’appréhender toutes les facettes, d’apporter une réponse à tous les questionnements… Il faut en être capable.

Oui… être capable de maîtriser et résoudre un casse-tête qui serait comme la matérialisation d’une pensée complexe, à la mode d’Edgar Morin, non ?

Bruno Hervet – Oui. Mais vous savez, si l’on découpe la complexité en une succession de choses simples, les solutions sont plus faciles à trouver. Cette optique constitue aussi un marqueur très important de notre perception de la Smart City : nous ne sommes pas pour la surenchère technologique. Dans la vidéo que nous avons visionnée, il n’y a rien de tel. L’innovation réside dans le business model, la méthode, l’état d’esprit.

En fait, si l’innovation et la technologie vont de pair, l‘innovation relève d’un champ bien plus vaste. Notre innovation réside dans le business model. En ce sens, nous ne changeons pas de métier. Nous nous mettons plus explicitement au service de la puissance publique pour construire des réseaux. Nous sommes là au cœur de notre métier, comme je vous le disais précédemment.

C’est d’ailleurs pour cela que nous avons gagné ce contrat hautement compétitif de Dijon. Un appel d’offres sur la conception, la réalisation, l’exploitation et la maintenance, avec dix-huit mois de dialogue compétitif, en partenariat avec Bouygues et Citelum-EDF.

Nous avions face à nous d’autres consortiums avec des entreprises de premier plan, et je pense que ce qui a joué en notre faveur, c’est notre capacité à coller le mieux aux attentes de la Métropole de Dijon – attentes qui ont logiquement évolué au cours de ces dix-huit mois. Et aussi notre capacité à apporter une vision d’opérateur – voilà comment cela va fonctionner, et à quoi cela va réellement servir. C’est là que nous avons fait la différence, je crois.

Et la transversalité ? Vous l’avez déjà évoquée dans la première partie de notre entretien, mais à quoi tient sa première vertu cardinale ?

Bruno Hervet – La transversalité tient d’abord au fait de désiloter les services municipaux.
Vous savez, il y a déjà des applis ou des systèmes déployés par des collectivités, en France et dans le monde, grâce auxquels les citadins peuvent signaler ce qui se passe dans la rue. Mais cela a souvent généré énormément de frustration auprès des citoyens, car ils signalaient des problèmes mais l’intendance ne suivait pas pour les résoudre…

Avec une organisation transversale, comme celle mise en place à Dijon, on se donne les moyens d’apporter des réponses, dans des délais contractuels courts, qu’il s’agisse de changer des ampoules d’éclairage, de collecter des déchets, de réguler la circulation, etc. C’est tout l’intérêt de « désiloter » les services.

Comment ces questions sont-elles abordées en Afrique ?

Bruno Hervet – Des initiatives de plus en plus nombreuses se développent en Afrique. C’est le cas au Nigeria, au Kenya, au Ghana… pour ne citer que quelques exemples.
J’y observe avec beaucoup d’intérêt des écosystèmes d’acteurs locaux qui se constituent – collectivités, entreprises, startups, universités… Pour l’instant, je constate que la clé d’entrée est très souvent technologique. Mais je crois qu’Il faudrait d’abord définir un objectif, une finalité plus inclusive pour la ville, en prenant certes en compte les particularités africaines – notamment qu’une partie de l’économie du Continent est informelle.

Sans revenir en détail sur ce que vous a dit lors d’un précédent entretien Pierre-Yves Pouliquen, notre Directeur général Afrique, Moyen-Orient et Inde, sur comment rendre formel l’informel, je pense que l’exemple dont il vous a parlé de l’intégration des chiffonniers que nous avons opérée sur le site de Meknès, au Maroc, est vraiment très intéressant. Car on est ici sur un déploiement à grande échelle pour donner du sens, plus de sécurité et plus de pouvoir d’achat à des populations qui pratiquaient une forme de recyclage tout à fait informel dans des conditions très précaires, voire indignes.

Bien sûr, il y a eu une infrastructure à penser, à construire, à sécuriser. Mais la vraie difficulté du projet était de gérer l’aspect humain. Nous y sommes parvenus. Une fois encore, vous le constatez bien, on ne parle pas ici de technologie. Ce sont des questions de méthode, d’état d’esprit, de savoir-faire relationnel. Croyez-moi, cela n’a pas été simple pour nos équipes, mais nous avons réussi à créer une coopérative pour ces personnes. Cela leur a donné un statut social et une nouvelle fierté d’eux-mêmes.

Cet exemple illustre ce que sera selon moi la ville durable en Afrique. Elle disposera d’un fond d’appui technologique, bien sûr, mais aussi de nouveaux services à inventer pour et avec les gens, afin de répondre aux nouveaux usages

Quels types de questionnements récurrents vous remontent des opérateurs africains ?

Bruno Hervet – Comme je vous le disais, en Afrique aujourd’hui la clé d’entrée relève surtout de l’approche technologique, et en fait cela peut déranger les représentants des pouvoirs publics, sur le mode : la technologie, pour en faire quoi ? … C’est bien la preuve que pour les villes d’Afrique aussi, il faut réfléchir en termes d’usages et de fonctionnalités avant de penser technologie. Je crois que les élus des différentes collectivités ou nations africaines l’ont bien saisi.

La première question, fréquente, mais pour laquelle nous avons des éléments de réponse : comment allons-nous faire ? Seconde question forte : comment prioriser les grands enjeux, par où et par quoi commencer ? C’est une question très difficile pour un élu. Nous sommes là pour l’aider en accompagnant sa réflexion.

Troisième question prégnante, celle des financements. Comment les trouver pour les divers projets, comment repenser les modes de financement traditionnels, mettre en place de nouveaux business models et des nouvelles modalités contractuelles ?

Sur ces questions du financement, j’observe que les bailleurs de fonds restent sur une approche très classique. On envisage assez bien de financer des infrastructures, mais on a encore du mal à se projeter sur le financement du fonctionnement de ces mêmes infrastructures. Je pense que c’est l’un des points à renforcer.
Lors de votre précédent entretien avec Paul Bourdillon, notre Directeur Général adjoint de SUEZ pour l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Inde, il a justement souligné ce point. En une phrase : si vous réfléchissez en termes d’usages et fonctionnalités, il faut réfléchir aussi au financement de leur fonctionnement !

Comme vous le savez, la Ville durable sera le thème central du prochain sommet Afrique-France, en 2020. Comment vous projetez-vous à cette échéance ?

Bruno Hervet – Nous avons commencé à réfléchir au rendez-vous de ce Sommet, une première étape qui nous conduira bien au-delà de 2020. Dans ce court terme de dix-huit mois, notre objectif est d’abord d’accompagner les puissances publiques à une formulation claire de leurs priorités. Une fois que cela sera fait, je n’ai aucun doute que nous trouverons les solutions adéquates, car c’est la première étape la plus difficile.

Cela ramène d’emblée aux questions de gouvernance, d’acculturation des décideurs…

Bruno Hervet – Et d’écoute, et d’acculturation… de notre part avant tout !

Comment avancez-vous en Afrique ? En répondant aux appels d’offres ou en prenant aussi des initiatives pour proposer vos services ?

Bruno Hervet – L’un et l’autre. Nous sommes souvent sollicités pour donner notre avis sur des réflexions, pour échanger avec des délégations qui par exemple nous arrivent par les autorités et par le Medef International, cela fait partie de la dynamique… Mais vous savez, la co-construction, cela démarre avec une page blanche, et la puissance publique reste souveraine pour choisir avec qui elle veut penser ses projets futurs. Reste que la clé de voûte de la co-construction tient avant tout à des questions de méthode et d’état d’esprit. C’est cela, le savoir-faire de SUEZ.

Un exemple de co-construction, en Afrique ?

Bruno Hervet – Un exemple à très grande échelle est ce que nous faisons à Casablanca, au Maroc. Notre filiale Lydec y gère à la fois la distribution d’électricité moyenne et basse tension pour les 5 millions d’habitants de l’agglomération, la production et la distribution d’eau potable, la collecte et le traitement des eaux usées et pluviales, ainsi que l’éclairage public… Tout cela est réuni dans un même contrat, ce qui a permis de dégager des synergies colossales entre les différents services.
Aujourd’hui, on peut se baigner sur les plages de Casablanca, ce n’était pas possible il y a dix ans.

C’est un exemple de co-construction tel que je le définissais tout à l’heure : une puissance publique que nous accompagnons pour définir ses priorités mais qui reste souveraine, et SUEZ qui, avec notre savoir-faire d’industriel et d’opérateur, met en œuvre les objectifs dans les meilleures conditions. Gouvernance, méthode, savoir-faire… la gestion de projets complexes, c’est notre métier.

Un métier qui s’appuie sur de solides savoir-faire d’ingénieurs, mais dont les enjeux s’exposent de plus en plus dans le relationnel… un métier d’ingénierie relationnelle, pourrait-on dire ?

Bruno Hervet – Dans une ville, c’est en effet le dialogue avec les parties prenantes qui compte, finalement. Et le métier d’ingénieur est très vaste, il nous emmène très loin… En fait, on met aujourd’hui plus en avant ce que nous avons toujours fait, on rend explicite ce qui jusqu’ici restait implicite…

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