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Blanca MORENO-DODSON, Directrice du CMI* : « Les accords commerciaux pourraient devenir des instruments du dialogue régional en Méditerranée »

3 février 2021
Blanca MORENO-DODSON, Directrice du CMI* : « Les accords commerciaux pourraient devenir des instruments du dialogue régional en Méditerranée »
Blanca Moreno-Dodson, Directrice du Centre méditerranéen pour l’Intégration (CMI). © Thomas Radilofe/APP
Écrit par Blanca Moreno-Dodson, la directrice du Centre méditerranéen pour l’Intégration (CMI), le récent rapport « Enhancing Mediterranean Integration » est à bien des égards un véritable plaidoyer pour les coopérations renforcées dans ce Mare Nostrum qui reste à ce jour la région la moins intégrée au monde. Son auteur nous en livre ici les clés essentielles.

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Entretien exclusif avec Alfred MIGNOT, AfricaPresse.Paris (AP.P)
@alfredmignot | @PresseAfrica

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Lorsque le Processus de Barcelone s’est mis en place, en 1995, l’idée dominante de l’époque était que le libre-échange apporterait beaucoup de solutions à beaucoup de problèmes… Depuis, on a bien sûr compris que ce n’est pas si simple. En quoi l’approche de la coopération en Méditerranée a-t-elle évolué ?

Blanca Moreno-Dodson – Aujourd’hui, notre approche vise surtout à promouvoir un équilibre entre les réformes destinées à augmenter et diversifier les flux commerciaux régionaux – elles sont bien évidemment nécessaires pour contribuer à la croissance –, et les réformes domestiques, dont l’objectif est de réduire les inégalités et promouvoir le bien-être des populations, y compris des groupes qui ne bénéficient pas nécessairement des retombées positives du commerce international, et qui pourraient même s’en trouver défavorisés si des mesures parallèles, d’accompagnement, n’étaient pas prises.

Quelles sont les grands axes d’action préconisés par votre rapport dont l’objet est clairement indiqué par le titre, « Enhancing Mediterranean Integration » (Renforcer l’intégration en Méditerranée) ?

Blanca Moreno-Dodson – Il s’agit ici plus de suggestions que de préconisations… Concernant les axes prioritaires d’action, le rapport se focalise sur les biens publics régionaux, notamment au travers de l’investissement en capital humain et la protection de l’environnement.

On signale, d’un côté la formation et la mobilité de travailleurs, d’un autre les dispositifs de protection de l’environnement, avec attention particulière aux enjeux de l’énergie, l’eau et la sécurité alimentaire. Un autre élément essentiel concerne l’accès au financement et aux réformes favorisant un meilleur climat des affaires afin de stimuler les investissements, aussi bien domestiques qu’étrangers.

Face à la pandémie de la Covid, vous suggérez des « initiatives régionales » ? À quoi pensez-vous ?

Blanca Moreno-Dodson – L’essentiel du livre a été écrit avant l’avènement de la pandémie, mais peu avant sa publication, alors que nous étions déjà en pleine crise, j’ai ajouté quelques réflexions sur la nécessité de trouver des solutions régionales, car la coopération s’avère plus essentielle que jamais en ce temps de crise.

Que l’on envisage de renforcer les systèmes de santé avec les vaccins, ou encore de protéger les plus vulnérables, cette crise aura en tout cas déjà démontré que les solutions coordonnées au niveau régional pourraient conduire à de meilleurs résultats. Nous connaissons les exemples de ces pays qui ont agi sans tenir compte des voisins, et ce cavalier seul s’est avéré inefficace, voire néfaste. C’est pourquoi le dialogue et partage de connaissances s’avèrent plus importants que jamais.

Vous évoquez aussi la question de politiques concertées en Méditerranée. Comment avancer leur mise en œuvre ?

Blanca Moreno-Dodson – En fait, le rapport analyse les nombreux accords et mécanismes de coordination et de collaboration qui existent dans la région – notamment l’Union pour la Méditerranée, bien sûr – et pose la question de savoir si cette prolifération de mécanismes facilite ou entrave l’efficience de la collaboration. Pour autant, le livre ne vise pas à prendre parti pour ou contre, mais à souligner la nécessité de dépasser les accords et déclarations de bonnes intentions – même s’ils sont bien évidemment nécessaires –, pour aller vers l’action concrète. Un quart de siècle après la déclaration de Barcelone de 1995, il est urgent désormais de se focaliser sur l’action.

Comment faire pour avancer ? En renforçant les politiques de voisinage Nord-Sud – nous voyons d’ailleurs les prémices de cette évolution, car l’Union européenne augmente ses ambitions de coopération avec l’Afrique, comme le montre le cadre budgétaire pluriannuel, de 2021 à 2027, en cours de finalisation, et qui présente une ligne de ressources de presque 30 milliards d’euros dédiés à l’Afrique, celle du Nord incluse – c’est l’engagement de loin le plus élevé jamais acté à ce jour, sous réserve bien sûr que ce projet présenté par la Commission soit validé par un vote positif du Parlement européen.

Et justement, comme je l’écris dans le livre, pour passer à l’action il faudra aussi que les politiques de voisinage soient accompagnées des fonds d’investissement et de projets régionaux conséquents. En d’autres termes, que les accords puissent être ancrés sur des mécanismes et des institutions solides, ainsi que sur des investissements régionaux qui devraient être accélérés. Sur ce point, je me permets de souligner ici, comme dans le livre, la richesse des projets issus du Dialogue des Deux Rives et de l’Initiative 5+5. Ce sont vraiment des projets régionaux, conçus ensemble dès le début pour se déployer simultanément sur plusieurs pays de la Méditerranée, et impliquant plusieurs villes méditerranéennes, du Nord et du Sud.

Le CMI est-il partenaire de l’un ou l’autre projet du Dialogue des Deux Rives ?

Blanca Moreno-Dodson – Le CMI est le facilitateur transversal de cette initiative, lancée par le Président Macron mais aussi véritablement portée par les dix pays du Dialogue 5+5. Nous hébergeons la plateforme digitale qui connecte les porteurs de projets avec les institutions financières, et au printemps nous allons aussi accueillir un fonds fiduciaire qui aidera les projets à décoller.

Quelle est votre perception de la coproduction, avec le partage des savoirs et des chaînes de valeur entre les deux rives de la Méditerranée, et plus largement entre l’Europe et l’Afrique ?

Blanca Moreno-Dodson – Il n’y a pas un seul modèle de coproduction, elle peut s’organiser sous des formes très diverses. Mais elle doit toujours se fonder sur des partenariats équilibrés, et certes pas – plus – sur des initiatives unilatérales venant du Nord demandant des avantages fiscaux dans le pays cible…

Aussi, on observe beaucoup d’exemples de grandes entreprises qui arrivent dans un pays et constituent un pôle de développement totalement hors de l’environnement local, et donc n’ont presque pas d’impact positif sur le tissu entrepreneurial local, comme je l’évoque dans le livre. Il ne s’agit certes pas de retoquer les grandes entreprises, mais il ne faut pas permettre qu’à cause de leur approche, les PME soient écartées des processus de développement. Au contraire, il faut voir les PME comme des acteurs du changement créatrices d’emploi, donc trouver le moyen de mieux travailler avec elles.

Quels secteurs d’activité vous paraissent les plus aptes à un développement en coproduction ?

Blanca Moreno-Dodson – Bien sûr, le commerce digital et plus largement tout le secteur du numérique représentent une très bonne opportunité pour toute la région, comme le démontre la situation actuelle générée par la pandémie. Donc il faudrait créer les infrastructures et les modes de connexion inclusifs, pour toutes les populations, et pas seulement celles des grandes villes.

Mais aussi, il faudrait que chaque pays identifie ses propres avantages comparatifs. Par exemple, on voit déjà que la Jordanie s’est bien positionnée dans le secteur pharmaceutique, que le Maroc fait figure de précurseur dans la lutte contre le changement climatique et l’industrie automobile…

Il ne s’agit pas pour autant de choisir un seul secteur de développement, mais de se positionner dans les chaînes de valeur régionales et globales, en faisant valoir ses avantages comparatifs. Tout en gardant à l’esprit le grand potentiel d’intégration régionale, qui n’a pas encore été exploité, car nous sommes ici dans la région la moins intégrée du monde, où les pays du sud échangent très peu entre eux et avec leurs voisins du Nord.

La facilitation de la mobilité professionnelle est une demande forte des pays du Sud. Comment faire pour l’améliorer ?

Blanca Moreno-Dodson – Il faut défaire les goulots d’étranglement par plusieurs initiatives. Par exemple, internationaliser plus avant le système éducatif, avec une reconnaissance régionale de certains cursus et enseignements. Il faut aussi plus d’échanges et de collaboration entre étudiants et professeurs, tant dans l’axe nord-sud que sud-sud.

Les réglementations du marché de l’emploi doivent aussi s’adapter, s’ouvrir et flexibiliser le marché du travail, élaborer des mécanismes de migration circulaire organisant la circulation de travailleurs sur la base des qualifications par rapport à la demande du marché du travail régional.
Les perceptions et mentalités doivent évoluer, comprendre que l’on peut aller travailler dans un pays voisin sans forcément vouloir y rester pour toujours. Faciliter les allers-retours pour les travailleurs migrants, cela contribuerait aussi à diminuer l’exode des cerveaux (« brain drain ») que déplorent à juste titre les pays du Sud.

Économique, institutionnel, climatique, agroalimentaire, sanitaire, éducationnel… les défis auxquels la région doit faire face sont si nombreux et prégnants que vraiment, on peut se demander si la perspective de « l’intégration » est une ambition réaliste. Quels sont vos arguments en sa faveur ?

Blanca Moreno-Dodson – Nous n’avons que deux options : soit chaque pays fait face de manière isolée à tous ces défis qui augmentent les inégalités et les tensions économique et politique, soit on utilise la possibilité de négocier entre nous, d’établir par exemple des accords commerciaux régionaux comportant des dispositions favorables à l’inclusion des jeunes et des femmes sur le marché du travail, ainsi qu’à l’engagement pour la réduction des inégalités, le respect de l’environnement, etc.

Les accords commerciaux pourraient devenir des instruments du dialogue régional en Méditerranée qui, comme je le disais, reste la région la moins intégrée du mode, mais avec un potentiel énorme, grâce à sa situation géographique, ses affinités culturelles, la complémentarité des actifs de la région – énergie, main-d’œuvre éduquée, savoir-faire…

Quel bénéfice les pays du sud méditerranéen peuvent-ils attendre de la mise en place de la ZLECA, la nouvelle zone de libre-échange qui concerne tout le continent africain ?

Blanca Moreno-Dodson – J’évoque dans le rapport cette vision de l’intégration nord-sud, via l’axe vertical Europe-Méditerranée-Afrique. La Méditerranée doit se positionner comme la porte d’entrée réciproque des deux continents, faire valoir son rôle d’interface – ce qu’elle est d’ailleurs depuis toujours –, et cela d’autant que les pays la Méditerranée deviennent de plus en plus des récepteurs des migrants du sud.

Ce rôle doit être revalorisé au regard de la ZLECA, qui est une opportunité énorme et sans précédent. C’est l’un des meilleurs accords commerciaux existant aujourd’hui dans cette région, parce qu’à la différence des accords du passé, il est doté de mécanismes d’exécution bien détaillés. Bien sûr, il reste à les mettre en place, et la crise sanitaire en a d’ailleurs retardé le démarrage. Mais les ingrédients sont là pour que cet accord, qui dépasse la seule approche commerciale, impacte les institutions et les régulations.

Les bénéfices attendus en Méditerranée, en Afrique du Nord ? Dans cette région comme dans toute l’Afrique, les conséquences économiques de la crise sanitaire vont provoquer – produisent déjà – le basculement de dizaines de millions de personnes dans la grande pauvreté – au moins 40 millions, selon les projections actuelles…

La ZLECA, en éliminant les contraintes au commerce, pourrait ainsi attirer plus d’investissements vers l’Afrique, faciliter la création de plus d’emplois, relancer l’économie, favoriser la mobilité des travailleurs et même faciliter le dialogue politique – ce ne serait pas la première fois dans l’Histoire que les accords commerciaux facilitent le dialogue politique et même la résolution de conflits latents entre pays, par exemple sur des problèmes de frontières, de partage de l’eau ou des ressources halieutiques, etc. Pensons les accords commerciaux comme un instrument de dialogue !

Le dernier bulletin d’information de la BM consacré à la région MENA, publié en octobre dernier, se montrait plutôt pessimiste sur un possible rebond économique post-Covid de la région, en 2021… Votre point de vue, à ce jour ?

Blanca Moreno-Dodson – J’aimerais bien tempérer ces prévisions, mais malheureusement le constat fait à l’automne 2020 sur la région MENA, de la Méditerranée aux pays du Golfe, et y compris dans ce Rapport de la Banque mondiale, s’est révélé en fait moins pessimiste que ceux d’aujourd’hui !

C’est la conséquence du double choc généré par la crise sanitaire : la pandémie de la Covid s’avère beaucoup plus longue que ce que l’on avait pensé, et elle affecte plus durement que l’Europe les pays pauvres du sud, qui n’ont pas les moyens d’agir en soutien massif de leurs économies.
L’autre choc, qui perdure aussi, notamment du fait de cette crise qui réduit la demande, tient bien sûr à l’effondrement des prix des matières premières, du pétrole en particulier, ainsi qu’à la forte baisse des débouchés d’exportation vers les pays européens, eux aussi affectés par la crise.

Une question personnelle pour terminer, si vous permettez… Vous êtes Méditerranéenne, vous avez passé vingt-huit ans à Washington, et depuis deux ans vous voilà à Marseille, de retour sur les rives du Mare Nostrum de votre enfance. Quel est votre ressenti ?

Blanca Moreno-Dodson – Après une si longue absence de l’autre côté de l’Océan, c’est chaque jour une grande joie que de me retrouver ici, à Marseille, une ville que j’aime et qui me rappelle mes années de jeunesse étudiante, car c’est ici que j’ai fait mon doctorat. En revenant ici, j’ai retrouvé mes origines méditerranéennes, ma culture, mes racines. C’est très motivant !

Mais j’ai aussi beaucoup aimé travailler à Washington, à la Banque mondiale où j’ai appris tout ce que je sais sur le développement.
Aujourd’hui, je peux concentrer mon action sur la Méditerranée, je considère cela comme un formidable privilège. Et j’espère que mon expérience à la BM m’aide à mieux faire valoir la mission du CMI.

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* Le Centre pour l’Intégration en Méditerranée (CMI), dont le siège se trouve à Marseille, est une plateforme réunissant agences de développement, États, autorités locales et société civile de l’ensemble du pourtour méditerranéen dans le but d’échanger des connaissances, de discuter des politiques publiques et d’identifier des solutions aux défis qui se posent dans la région. Les membres du CMI sont : l’Autorité Palestinienne, l’Égypte, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Tunisie, le Service Européen pour l’Action Extérieure (observateur), la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Ville de Marseille, la Banque européenne d’investissement et la Banque mondiale.
Web : www.cmimarseille.org - Facebook : CMI Marseille - Twitter : @cmimarseille

** Le rapport « Enhancing Mediterranean Integration » (Renforcer l’intégration en Méditerranée) est librement téléchargeable (en anglais seulement) via ce lien : https://www.cmimarseille.org/knowledge-library/enhancing-mediterranean-integration

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