BearingPoint / Les opérateurs télécom en Afrique, de l’âge d’or à la révolution Fintech (1/3)
Une contribution
de Jean-Michel HUET, associé BearingPoint,
et Remi de LASSUS, senior consultant BearingPoint
Comprendre les évolutions du marché du mobile money :
des « 10 glorieuses » des opérateurs télécoms
à la grande disruption Fintech
Les « 10 glorieuses du mobile money » désignent la période de croissance exponentielle qu’ont connue les opérateurs de réseaux mobiles (Mobile Network Operators, ou MNO) de 2008 à 2017 en Afrique subsaharienne francophone.
Cette décennie a été marquée par la croissance spectaculaire du nombre d’utilisateurs et de transactions mobile money. En effet, cette technologie a pu se déployer rapidement car elle s’appuyait sur un outil déjà largement utilisé dans la région, quel que soit le revenu des populations : le téléphone portable basique ou « feature phone ».
Grâce à la technologie USSD intégrée à ces appareils, les MNO ont pu offrir à des millions de personnes auparavant exclues du système bancaire traditionnel un accès simple, rapide et sécurisé à des services financiers essentiels (dépôt, retrait, transferts d’argent). En moins de dix ans, la part de la population disposant d’au moins un compte mobile money a été multipliée par près de cinq, passant de 6 % 2014 à 29 % en 2021, soit plus d’un habitant sur quatre.
Les dix glorieuses ont donc permis d’initier une remarquable dynamique d’inclusion financière, alors même que le marché restait peu concurrentiel et contrôlé par les acteurs télécoms. Premiers à proposer des services de mobile money, les MNO ont rapidement acquis une position dominante.
S’appuyant sur la faible accessibilité des services bancaires pour une majeure partie de la population, ils ont capitalisé sur leur couverture réseau : alors que les banques restaient principalement concentrées dans les grandes villes en Afrique subsaharienne, 60 % des villages disposaient d’une couverture télécom en 2010.
En outre, le contrôle des infrastructures télécoms leur a permis de verrouiller l’accès au marché, empêchant l’émergence d’une concurrence véritablement indépendante sur cette période. Enfin, l’absence initiale de régulation leur a permis de structurer le marché à leur avantage, consolidant ainsi leur position dominante.
Les premiers changements apparaissent au début des années 2015 : les évolutions règlementaires et technologiques permettent aux fintechs de commencer à fragiliser la position des MNO. À partir de 2015, le cadre réglementaire du mobile money évolue profondément, permettant aux acteurs non-bancaires (y compris télécoms) d’émettre de la monnaie électronique.
La BCEAO ouvre cette possibilité aux acteurs non-bancaires à partir de 2015, et la CEMAC à partir de 2018. Cela facilite l’émergence de nouveaux acteurs capables de concevoir et distribuer des services financiers digitaux indépendamment des acteurs télécoms, comme la Fintech Wizall.
L’irruption de ces acteurs est également permise par l’usage croissant des smartphones dans la région. En effet, le développement de nouveaux canaux d’accès, en particulier l’application mobile, permet aux fintechs de proposer des wallets accessibles indépendamment de tout opérateur télécom.
Les acteurs bancaires réagissent également à la même période, soucieux de ne pas rester hors-jeu. Ecobank, l’une des principales institutions financières panafricaines, lance par exemple en 2017 sa solution Xpress Cash, conçue pour répondre aux besoins d’une population jeune, massivement non bancarisée et demandeuse de services numériques accessibles. Le service, offert via l’application ecobank, propose des transferts d’argent, des paiements via QR code, offrant une alternative simple et inclusive aux services bancaires classiques.
Ces évolutions sont les prémices d’une véritable révolution : à partir de 2018, le marché du mobile money en Afrique subsaharienne francophone entre dans un tournant décisif, cristallisé par l’irruption de Wave.
La fintech américaine, installée au Sénégal en 2018, émerge pour répondre à un besoin largement exprimé de services plus simples et moins coûteux. Elle refond l’expérience utilisateur via une interface ultra-intuitive, fait évoluer le modèle de rémunération des agents, et s’appuie surtout sur une modèle tarifaire inédit : gratuité des dépôts, retraits et paiements, et une tarification unique de 1 % sur les transferts, très en dessous des niveaux pratiqués jusque-là. En 2021, deux mois seulement après l’arrivée de Wave en Côte d’Ivoire, par exemple, les parts de marché d’Orange et de MTN ont reculé de 8,7% et 1,7% respectivement.
L’émergence de nouvelles fintechs et la réaction des banques bouleverse donc le marché du mobile money en Afrique subsaharienne francophone, remettant en question l’hégémonie des MNO. Ce marché continue d’ailleurs d’évoluer. Depuis 2025, les fintechs approfondissent ainsi leur offre de service : Wave, mais aussi d’autres acteurs comme Push et Djamo, pivotent vers des services bancaires complets dépassant largement le périmètre du mobile money classique. Wave a par exemple créé Wave Bank Africa S.A en 2025, marquant sa volonté d’indépendance.
Dans ce contexte, les MNO ont été obligés de transformer leur modèle d’affaires : l’offre de service, la politique tarifaire, les stratégies de communication, et le modèle opérationnel ont été révisés pour défendre les parts de marché puis contre-attaquer. Ces leviers de riposte des opérateurs télécoms sont analysés plus en détail dans l’étude.
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1 - GSMA,“Mobile Money Deployment Tracker”
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