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Aude de THUIN, fondatrice de Women in Africa (WIA) : « Il est temps que les investisseurs prennent la mesure de ce que les femmes apportent à l’Afrique »

31 mars 2020
Aude Thuin, fondatrice de Women in Africa (WIA), lors de l’entretien accordé à AfricaPresse.Paris, en mars 2020. © AM/AP.P
Women in Africa (WIA), qui promeut les jeunes femmes entrepreneures du Continent, vient de décider l’annulation de son sommet annuel de Marrakech. Mais sa fondatrice Aude de Thuin a annoncé aussitôt la programmation d’une émission de « remplacement » de 90’ sur TV5 Monde et bien d’autres initiatives pour garder le contact avec la communauté WIA. Entretien exclusif.

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Propos recueillis par Alfred MIGNOT, AfricaPresse.Paris (AP.P)
@alfredmignot | @PresseAfrica

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Votre venez d’annoncer l’annulation de votre sommet WIA 2020, qui devait se tenir en juin à Marrakech, mais vous avez aussitôt programmé des manifestations alternatives, comme cette grande émission sur TV5Monde…

Aude de Thuin – En effet, la décision s’est imposée de ne pas maintenir le sommet WIA de juin 2020. C’est regrettable, mais nous devons nous adapter. Nous allons évidemment maintenir l’ensemble de nos programmes dédiés à l’entrepreneuriat, au mentorat et au codage, et nous avons en outre pris une série de mesures afin que notre communauté soit plus que jamais créative, solidaire, connectée.

Ainsi le temps fort du sommet sera remplacé par une émission spéciale de télévision de 90 minutes, programmée à la fin septembre sur TV5Monde. Nous avons proposé ce programme à TV5Monde pour mettre à l’honneur les entrepreneuses du programme WIA 54 qui récompense chaque année les start-uppeuses du Continent dans une série de secteurs.

Les lauréates se verront décerner leur prix, tandis que des personnalités charismatiques du paysage économique africain interviendront sur le rôle des femmes dans les différentes économies du Continent. Il nous semble en effet essentiel de mettre en avant les rôles-modèles qui inspirent, dynamisent la jeune génération, et impressionnent le monde entier.

Ce sera donc un moment très fort, et TV5Monde, qui diffuse en treize langues, est regardé chaque semaine par un peu plus de 50 millions d’Africains et par 300 millions de personnes dans le monde.

Quelles autres initiatives prenez-vous pour garder le contact avec la communauté WIA, en attendant votre émission sur TV5Monde, en septembre ?

Aude de Thuin – Nous ouvrons la plateforme WIA Link à tous gratuitement afin de permettre à toutes et à tous d’être en lien, de créer des groupes, de se connecter.

Nous lançons également des Webinars hebdomadaires pour permettre de continuer à se former, à échanger avec les speakers, investisseurs, entrepreneurs, partenaires de WIA qui ont tous, dans leurs secteurs, des pistes de solutions concrètes, des idées, du ressort.

Nous réfléchissons enfin avec nos entreprises partenaires à la création d’un think tank afin de partager des idées et expériences et de trouver des solutions.

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Une vue de la salle des conférences plénières du #WIA2019, au Beldi Country Club de Marrakech. © AM/AP.P

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Donc vous remettrez les prix WIA 2020 en septembre, sur un plateau de TV5Monde. Alors, justement, où en êtes-vous de la sélection 2020 des candidates à ce Prix WIA 54 qui vise à identifier et à promouvoir des jeunes femmes entrepreneures à fort potentiel de tous les pays d’Afrique ?

Aude de Thuin – Nous avons lancé ce programme WIA 54 il y a maintenant quatre ans pour identifier les meilleurs entrepreneures du Continent, et je peux vous assurer que l’année qui vient de s’écouler aura été fructueuse et décisive, car le nombre de candidatures reçues a été multiplié par trois. Nous avons reçu 3 767 dossiers, dont un peu plus de 1 700 éligibles… après que nous avons éliminé tous ceux qui ne répondaient pas tout à fait aux critères.

Grâce à notre réseau de 800 partenaires sur le continent, grâce à nos 45 Ambassadrices, à nos lauréates des années précédentes, au travail de mes collaborateurs, nous avons reçu des dossiers en nombre d’absolument tous les pays d’Afrique, y compris dans les pays où cela est le plus compliqué traditionnellement, pour diverses raisons économico-sociales (Érythrée, Soudan, etc.)

Pour la petite histoire, nous avons reçu des dossiers de certains dirigeants hommes qui ont essayé de se faire représenter par une collaboratrice pour que le dossier soit porté par une femme… Amusant, non ?

Que des hommes veuillent décrocher des prix WIA 54 réservés aux femmes, c’est aussi un marqueur de votre réussite, non ?! Et plus sérieusement, comment peut-on la mesurer ?

Aude de Thuin – Tout d’abord par le fait que nos mécènes et partenaires renouvellent leur soutien tous les ans, et que nous en acquérons de nouveaux chaque année.
Ensuite par le fait que notre communauté croît de façon constante depuis notre lancement il y a 4 ans, et que les initiatives fleurissent entre membres, ambassadrices, qui lient plusieurs pays voire plusieurs continent.

Également par la réussite de certaines de nos lauréates, comme Vivian Nwakah la Fondatrice de Medstaf, ou de Chika Madubuko, la Fondatrice de Greymate Care – toutes les deux du Nigeria –, de Corine Maurice Ouattara, fondatrice de Pass Mousso de Côte d’Ivoire, de Sophia El Bahja, fondatrice de Nobox Lab du Maroc, ou encore d’Arielle Kitio, fondatrice de Caytsi du Cameroun.

Nous sommes par ailleurs éminemment fiers d’avoir aujourd’hui une base de données de plus de 8 000 femmes entrepreneures du Continent, ce qui nous permet de comprendre les tendances et de les anticiper. Nous travaillons d’ailleurs actuellement pour pouvoir mettre certaines d’entre elles en réseau avec des fonds d’investissement car l’accès au financement reste trop souvent une difficulté.

Enfin parce que le lancement du premier Hub à Kinshasa en 2019, en partenariat avec Working Ladies et notre Ambassadrice Patricia Nzolantima, est une belle réussite, sur laquelle nous comptons capitaliser pour développer d’autres hubs dédiés à l’entrepreneuriat sur le Continent.

Qu’avez-vous appris de l’analyse de cette importante base de données ?

Aude de Thuin – Nous sommes actuellement en train de compiler l’ensemble des informations en prenant en compte les nouveaux dossiers reçus cette année. En substance, nous avons des ressources précieuses sur les secteurs d’activité les mieux représentés dans chaque pays et par types de start-ups ; nous sommes en mesure de positionner les pays les uns par rapport aux autres quant à l’entrepreneuriat féminin, nous avons des informations sur les difficultés plus ou moins grandes d’accéder aux fonds (cf. supra). Nous livrerons les résultats détaillés de notre analyse au cours du second semestre.

Un exemple d’indicateur mis en évidence par ces données ?

Aude de Thuin – Par exemple, on observe une poussée entrepreneuriale en Angola, un pays qui ne bougeait guère il y a trois ans… Dans le top 5 des candidatures reçues pour le WIA 2020, on trouve le Nigeria en numéro 1, avec quelque 20 % des dossiers, mais sans surprise puisque c’est de loin le pays le plus peuplé du Continent et un pays à l’ADN « entrepreneurial ».

Le Cameroun, qui compte quelque 24 millions d’habitants, est troisième en nombre de candidatures reçues cette année… ce qui témoigne de la volonté des femmes d’entreprendre – ce que notre Ambassadrice Reine Mbang Essobmadje qui a organisé le lancement du cluster WIA à Douala ne contredira pas !

On relève donc que le Cameroun est bien placé, malgré les difficultés dues à la crise linguistique que l’on sait… Mais qu’en est-il des pays qui subissent des conflits ?

Aude de Thuin – Comme je vous le disais, nous avons reçu cette année des dossiers de tous les pays sans distinction. Dans des pays identifiés par la Coface comme exposés à l’instabilité, nous avons reçu des dossiers en nombre conséquent : une trentaine de RDC, 31 d’Éthiopie, 19 de Libye, pays en guerre, 25 d’Angola…

Nos ambassadrices et nos partenaires locaux travaillent pour rendre possible la remontée des dossiers car bien souvent la difficulté pour les femmes est d’avoir accès à l’information, d’avoir conscience des opportunités qu’elles peuvent saisir avec des programmes comme le nôtre.

Je suis persuadée que c’est le maillage territorial que nous avons réussi à développer qui nous permet et nous permettra d’être agiles et pertinents dans la façon de proposer des solutions aux femmes entrepreneures, quel que soit le pays d’où elles viennent et les difficultés auxquelles elles sont confrontées, même s’il reste évidemment beaucoup de travail, car l’Afrique c’est 54 pays, autant de variétés d’approches – et même beaucoup plus quand on considère toutes les régions de chaque pays !

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Une vue de l’atelier médias du Sommet WIA 2019, au Beldi Country Club de Marrakech, les 27-29 juin. © AM/AP.P

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L’année dernière, lors de votre sommet 2019, vous aviez évoqué l’idée d’élargir les secteurs d’activité concernés par le concours. Où en êtes-vous ?

Aude de Thuin – Oui, nous avons ajouté deux secteurs d’activité. Cette année, nous avons toujours nos cinq secteurs fondamentaux – l’agriculture, l’éducation, la santé, l’environnement avec un focus particulier sur l’eau et l’énergie, le digital et fintech – et nous avons ajouté les industries culturelles et créatives ainsi que les industries de la beauté. C’est pertinent, car ces activités ont un impact dans le monde entier et que les femmes Africaines y sont nombreuses à entreprendre.

Le fait que le sommet WIA 2020 soit reporté n’efface pas pour autant l’important travail que vous aviez accompli pour le préparer. Faisons-en un tour d’horizon. Et d’abord, quel thème général aviez-vous retenu ?

Aude de Thuin – « L’Afrique, c’est maintenant ! » Nous avions prévu d’axer tous les ateliers et conférences plénières sur la question de l’investissement, car il est temps que les investisseurs prennent la mesure de ce que les femmes apportent à l’Afrique, et nous voulions les y aider !

Nous avions ainsi prévu de faire intervenir dans un premier temps des experts de l’investissement et de l’Afrique, pour qu’ils témoignent de l’opportunité que le Continent représente. Nous souhaitons ensuite décliner cette approche en présentant une série d’opportunités dans les secteurs suivants : environnement, éducation, santé, etc.
Nous avions également prévu de présenter des rôles-modèles et des femmes charismatiques, car nous savons l’importance de générer du dynamisme.

Dans le même temps, comme les investisseurs sont essentiellement des hommes, nous souhaitions inviter plus d’hommes au sommet : l’année dernière, ils représentaient déjà 17 % des participants. Notre objectif, c’est de monter progressivement à 25 % et même à 30 % de présence masculine.

Et puis évidemment nous souhaitions remettre le prix AMOYA « African man of the year award », c’est-à-dire le prix WIA visant à distinguer l’engagement exceptionnel d’hommes africains à promouvoir et encourager la femme dans les champs socio-économiques. Ces hommes sont sélectionnés parmi ceux que j’appelle les « féministes masculins » influents, qui contribuent à promouvoir la parité et l’égalité dans leur écosystème. Ce sont nos ambassadrices qui identifient, chacune dans leur pays, l’homme qui fait le plus pour les femmes.

Nous devions également remettre le prix de la femme agricole de l’année, présenter notre première promotion de Young Leaders, revenir sur les résultats des programmes de mentorat et de codage…

On m’a dit que vous aviez mis en chantier une plate-forme pour promouvoir vos entrepreneures auprès des investisseurs… Et que vous programmiez d’autres nouveautés ?

Aude de Thuin – Oui ! Nous travaillons avec notre partenaire GFI à la construction d’une plate-forme qui permettra de mettre en réseau nos entrepreneures avec des investisseurs !
Deuxième nouveauté importante : nous créons ce que nous appelons les « Women in Africa Action Days », qui sont des journées de réflexion collaborative.

La première rencontre était programmée à Lagos [la plus grande ville du Nigeria et du continent africain, ndlr] en mai, mais compte tenu du contexte nous l’avons décalée à l’automne. Nous réunirons de 200 à 300 femmes nigérianes pour les faire travailler dans le cadre de laboratoires collaboratifs de réflexion, dont nous sommes en train de définir les thèmes avec nos partenaires nigérians.

Les résultats de cette réflexion collaborative seront communiqués non seulement au gouvernement du pays où se déroule le lab, mais aussi à tous les gouvernements et toutes les institutions mondiales impliquées pour l’Afrique, conscients qu’elle est le Continent du XXIe siècle. Ces WIA Action Days contribueront à constituer une base de données et un fonds d’information uniques au monde.

Vous êtes la fondatrice de WIA, et c’est vous qui avez choisi la présidente qui vous succède, Hafsat Abiola…

Aude de Thuin – … et j’en suis très heureuse !
L’arrivée de Hafsat à la Présidence a apporté beaucoup. Nous avons une équipe solide, des ambassadrices et des soutiens extraordinaires, qui nous aident tous à leur façon à comprendre les spécificités locales et à adapter nos programmes. Nos retombées médiatiques progressent constamment, nous avons des demandes de médias français et internationaux pour témoigner de ce qu’est en train de faire Women in Africa… c’est bon signe !

Avez-vous des hommes dans votre équipe ?

Aude de Thuin – Bien sûr ! Ils sont trois dans une équipe de dix, donc ils représentent 30 % des effectifs ! D’ailleurs, comment pourrait-on faire avancer la cause des femmes en se passant des hommes, alors qu’aujourd’hui, globalement, 90 % du pouvoir est dans leurs mains ?
Et puis, sans hommes, nous aurions une vision biaisée des choses, exactement comme dans la situation inverse… La mixité est pour moi essentielle. J’ai toujours eu des hommes dans mes équipes, et d’ailleurs nous en attendons un de plus prochainement, de très haut niveau… mais il est trop tôt pour en dire plus.

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LIENS UTILES

- Site WOMEN IN AFRICA INITIATIVE : https://wia-initiative.com/

- NOTRE DOSSIER sur le Sommet WIA 2019 (10 articles) :
https://www.africapresse.paris/-Le-IIIe-Sommet-WOMEN-IN-AFRICA-WIA-Marrakech-27-28-juin-2019-

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