Alain LAVOIE, PDG de LexRock AI (Québec) : « L’Afrique doit profiter du “reset” mondial induit par l’Intelligence artificielle ! »
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Entretien par Denis DESCHAMPS,
pour AFRICAPRESSE.Paris (APP)
@DjuliusD @africa_presse
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APP – Où se situe l’Afrique dans votre parcours ?
Alain LAVOIE – Vous avez raison, la question mérite d’être posée, car mon parcours ne m’y prédestinait pas naturellement. Je suis basé à Montréal et j’évolue depuis plus de trente ans dans l’univers du traitement automatique du langage, à l’intersection des données, des documents et des décisions.
L’intelligence artificielle n’est donc pas une découverte récente pour moi, mais une continuité naturelle de ce parcours, que je poursuis aujourd’hui avec les avancées en IA générative, et plus récemment à la frontière du quantique.
À première vue, cela peut sembler éloigné des réalités africaines. Et pourtant, mon lien avec l’Afrique est bien concret, notamment avec l’Afrique francophone, que j’ai eu l’occasion de côtoyer sur le terrain. Cette expérience m’a permis de dépasser les perceptions et d’en comprendre certaines dynamiques, parfois complexes.
J’ai notamment été impliqué dans un projet ambitieux de cité numérique au Cameroun, présenté à Yaoundé en 2017, qui visait à structurer un véritable écosystème technologique. Mais malgré une vision partagée et des discussions avancées avec plusieurs parties prenantes, le projet n’a pas abouti. Cette expérience m’a toutefois permis de tirer des enseignements très concrets sur les conditions nécessaires à la réussite et les écueils de ce type d’initiative.
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Les leçons d’un projet de cité
numérique au Cameroun
APP – De cette expérience camerounaise, qu’avez-vous retiré ?
Alain LAVOIE – Ce que je retiens de cette expérience, avant tout, c’est qu’il faut éviter les généralisations, tout en reconnaissant que certains projets structurants se heurtent à des contraintes qui dépassent largement la seule dimension technologique.
En 2017, je suis intervenu à Yaoundé dans le cadre du Forum international sur l’économie numérique, à titre d’expert. Nous avons alors aussi porté une proposition ambitieuse : la création d’une cité numérique d’environ 60 milliards de FCFA, structurée autour d’infrastructures critiques, de connectivité, de centres de données, de capacités de calcul et d’un écosystème combinant universités, incubateurs et entreprises.
L’objectif était alors de créer un véritable pôle d’attraction pour les acteurs locaux et internationaux, capable d’opérer selon des standards comparables à ceux de Montréal, Paris ou New York.
L’approche de ce projet reposait sur une logique de zone franche et visait également à établir un corridor d’affaires durable entre le Cameroun et le Québec, dans une relation sans passif historique, ce qui constituait un avantage stratégique réel.
Cependant, malgré un alignement initial des parties prenantes, le projet a rapidement mis en évidence plusieurs conditions essentielles qui pesaient sur sa réussite :
– D’une part, le cadre réglementaire en Afrique gagnerait à évoluer afin de renforcer la confiance, notamment en matière de gestion et d’hébergement et de protection des données.
– D’autre part, certaines dimensions opérationnelles clés, comme la fiabilité de l’approvisionnement énergétique (électricité) et la robustesse des infrastructures de base (connectivité Internet) sont des pré-requis incontournables.
Enfin, l’importance d’un montage financier structuré et ancré localement s’est aussi imposée : même en présence de partenaires internationaux prêts à s’engager, l’absence d’un tel cadre a été suffisamment déterminante pour qu’on n’aille pas plus loin dans le projet.
En résumé, cette expérience m’a surtout appris qu’un projet technologique, aussi solide soit-il sur le plan conceptuel, ne peut réussir sans un alignement fort entre gouvernance, infrastructures et capacité d’exécution locale.
APP – Cette expérience malheureuse au Cameroun vous a-t-elle finalement poussé à mettre l’Afrique de côté ?
Alain LAVOIE – Non, et je dirais même que ce type d’expérience ne doit surtout pas conduire à se détourner de l’Afrique. Ce serait même une erreur stratégique.
L’Afrique est en train de devenir le cœur démographique du monde. D’ici à 2050, un jeune sur deux sur la planète sera africain. Ce simple fait redéfinit déjà les équilibres économiques, technologiques et sociaux à venir.
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« L’Afrique doit organiser
la montée en puissance de l’IA »
Dans ce contexte, l’intelligence artificielle générative (IAG) n’est pas un luxe, ni une technologie parmi d’autres : c’est un levier de transformation majeur. Et pour une fois dans l’histoire, il ne s’agit pas de rattraper les leaders établis, mais de saisir une rupture.
L’IAG redistribue en effet les cartes.
L’Afrique peut … et doit … s’inscrire dans ce mouvement en capitalisant sur ses propres forces :
– D’une part, à partir de sa capacité à mobiliser une main-d’œuvre jeune, formée et compétitive pour structurer, enrichir et valoriser des volumes massifs de données ; sachant que les données sont et demeureront une ressource centrale dans l’économie de l’IA.
– D’autre part, compte tenu de la possibilité de développer des applications directement ancrées dans les réalités locales : santé, éducation, agriculture, services publics, inclusion financière. Soit des cas d’usage parmi d’autres, où l’impact peut être immédiat et massif.
Mais cela suppose un choix clair : ne pas subir cette transformation, mais l’organiser. L’Afrique doit saisir sa chance !
Cela passe par des investissements ciblés, des cadres de gouvernance adaptés et des partenariats structurants avec des institutions comme la Banque africaine de développement (BAD) et des acteurs internationaux engagés.
L’enjeu n’est pas en effet de savoir si l’Afrique participera à cette révolution, mais à quelle place : spectatrice… ou bien architecte de son propre développement.
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Former des acteurs,
pas des exécutants !
APP – Mais tout cela est-il bien raisonnable ?
Alain LAVOIE – C’est une question légitime… et la réponse est oui, à condition d’aborder le sujet avec lucidité et discipline.
Nous sommes dans une phase d’accélération technologique sans précédent, où les repères traditionnels deviennent rapidement obsolètes. L’IA et l’IA générative en particulier évoluent à un rythme tel que même les modèles et les compétences qui sont en pointe aujourd’hui peuvent être dépassés en quelques mois.
Cela pose un réel défi, notamment en matière de formation : comment préparer efficacement les jeunes à un domaine qui se transforme en continu ?
On le voit déjà avec certains signaux forts. Le développement d’écoles de code, longtemps considéré comme une voie d’avenir, est aujourd’hui totalement remis en question par l’émergence d’agents IA capables d’automatiser une part croissante du travail de programmation. De la même manière, l’histoire récente nous rappelle que certaines vagues technologiques, comme la Blockchain, ont suscité des attentes parfois disproportionnées, avant de se repositionner sur des usages beaucoup plus ciblés.
Il faut donc rester prudent face aux promesses actuelles, notamment autour de l’atteinte rapide d’une intelligence artificielle générale (IAG) qui se « substituerait à l’homme ». L’histoire des technologies nous enseigne en effet qu’après les phases d’euphorie peuvent survenir des périodes de désillusion.
Mais cela ne rend pas l’ambition déraisonnable ! Bien au contraire.
La clé n’est pas de former à des outils ou à des technologies spécifiques, mais de développer des capacités d’adaptation, de compréhension des systèmes et de gouvernance. Autrement dit, former non pas des exécutants, mais des acteurs capables de tirer parti de ces transformations.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer les autres ruptures en cours, notamment le quantique, qui viendront redéfinir des enjeux critiques comme la sécurité et la gestion des données.
En résumé, ce n’est pas la trajectoire qui est déraisonnable, c’est de l’aborder sans stratégie, sans recul et sans capacité d’adaptation, qui peut être dangereux.
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Un « reset » possible – mais pas
automatique – des rapports Nord–Sud
APP – Vous évoquez un « reset » grâce à l’IAG ; cela veut-il dire les rapports Nord-Sud pourront de ce fait être rééquilibrés ?
Alain LAVOIE – L’idée d’un « reset » est réelle, mais le rééquilibrage des rapports Nord-Sud est loin d’être automatique.
L’intelligence artificielle générative va profondément transformer les économies, notamment au Nord, avec des gains de productivité majeurs… mais aussi avec des impacts sociaux significatifs, incluant la disparition de nombreux métiers. Cette transition pourrait de fait accentuer certaines tensions plutôt que les réduire.
Deux dynamiques doivent être prises en compte :
– D’une part, l’IAG risque de renforcer la concentration de la valeur au profit d’un nombre très limité d’acteurs technologiques mondiaux, accentuant le fossé entre les grandes plateformes et le reste de l’économie.
– D’autre part, dans ce contexte, rien ne garantit que les bénéfices de cette transformation se diffuseront naturellement vers les économies du Sud, notamment en Afrique.
Le véritable enjeu devient donc celui de la redistribution et du partage de la valeur à l’échelle globale. Or, cette question est éminemment politique et se heurte aujourd’hui à des tendances lourdes, comme le retour du protectionnisme que chacun constate.
On le voit ainsi déjà avec les difficultés à structurer des mécanismes de financement internationaux, par exemple dans le cadre de la transition écologique. Pour autant, tout n’est pas figé.
L’Afrique dispose d’un levier déterminant : sa jeunesse. Une population jeune, en forte croissance, qui peut, avec des compétences accessibles et adaptées, notamment via des formations en ligne, devenir un moteur d’intégration dans cette nouvelle économie.
En fait, il ne s’agit pas nécessairement de reproduire les modèles académiques traditionnels, mais de développer des compétences directement mobilisables dans les chaînes de valeur de demain.
En résumé, l’IAG crée une réelle opportunité de rééquilibrage, mais elle ne se réalisera pas spontanément : elle dépendra de choix politiques, économiques et éducatifs clairs.
APP - Quel peut être le message à l’Afrique ?
Alain LAVOIE – Le message à l’Afrique est clair : la période actuelle ouvre une fenêtre stratégique qu’il convient de saisir avec discernement et pragmatisme.
L’émergence de l’intelligence artificielle générative (IAG) redéfinit les dynamiques économiques et technologiques à l’échelle mondiale. Elle offre, de manière inédite, la possibilité pour de nombreux pays de se positionner plus rapidement dans les chaînes de valeur, à condition de s’inscrire dans des logiques de coopération structurée.
Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas de privilégier un partenaire au détriment d’un autre, mais de bâtir des alliances complémentaires et équilibrées, en mobilisant les expertises les plus pertinentes.
À cet égard, le Québec et le Canada disposent d’atouts reconnus en matière d’intelligence artificielle, de recherche appliquée et de gouvernance des données. Ils peuvent ainsi contribuer, dans une logique partenariale, à la mise en place d’initiatives concrètes et adaptées aux réalités locales.
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L’Afrique doit construire,
et non subir, l’IA
Les perspectives sont nombreuses, notamment dans des secteurs clés comme la santé, les services publics, la finance ou encore la modernisation des processus administratifs.
L’enjeu est alors de favoriser des approches ancrées dans les besoins locaux, tout en bénéficiant des avancées technologiques globales.
Cela suppose toutefois la mise en place de cadres structurants solides, tant sur le plan des infrastructures que de la gouvernance, en particulier en matière de données, de sécurité et de résilience. Dans un environnement marqué par la forte concentration des capacités technologiques, la diversification des partenariats et le choix d’acteurs de confiance deviennent des éléments déterminants.
Enfin, une réalité s’impose : la capacité à maîtriser et à intégrer l’intelligence artificielle constituera un facteur différenciant majeur dans un tout proche avenir.
Pour l’Afrique, l’enjeu est donc d’aborder cette transformation non seulement comme une opportunité technologique, mais comme un levier stratégique de développement, à structurer avec méthode et dans une logique de coopération internationale équilibrée.
Pour conclure : l’IA ne se déploie pas ! Elle se construit, dans des écosystèmes capables d’en assumer les conséquences. Il y a en effet une opportunité pour l’Afrique ; sachant que la capacité à maîtriser l’IA sera un facteur différenciant majeur.
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La XXIIe Conférence des Ambassadeurs de Paris (CAP 22)
se tiendra en deuxième quinzaine de u mois de mai
Thème : Focus sur les atouts économiques de la Tunisie
Avec la participation confirmée de Son Excellence
M. Dhia KHALED, Ambassadeur de la Tunisie en France
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