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Abdoullah Coulibaly, fondateur du Forum de Bamako : « Les femmes sont les véritables actrices du développement de l’Afrique »

7 janvier 2020
« Quelle Afrique à l’horizon 2040 ? ». C’est le thème du prochain Forum de Bamako qui fêtera ses 20 ans du 20 au 23 février prochains dans la capitale malienne. Rencontre à Paris avec Abdoullah Coulibaly, son Président-fondateur, qui nous en dévoile les grandes lignes. Et l’importante place faite aux femmes pour cette 20e édition.

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Propos recueillis par Bruno FANUCCHI pour www.lafriqueaujourdhui.net et www.AfricaPresse.Paris
@PresseAfrica

Comment est né le Forum de Bamako que vous avez créé il y a 20 ans ?

Abdoullah Coulibaly - Ce Forum, qui tiendra sa 20e édition du 20 au 23 février prochains à Bamako, a pour vocation de faire de la recherche parce qu’à son origine, quand j’ai créé l’Institut de Hautes Études en Management (IHEM), nous nous sommes dit qu’une école de haut niveau, si l’on voulait lui donner une plus grande audience et un plus grand rayonnement, il fallait faire de l’événementiel avec des conférences thématiques. Derrière chaque conférence, de manière subliminale, il y aurait l’IHEM. Car la valeur ajoutée des écoles supérieures, c’est la dimension « recherche  » et il nous fallait faire venir à Bamako des chercheurs, des experts, des talents africains et européens, et les faire plancher sur des sujets d’intérêt pour l’Afrique et le monde. Voilà comment et pourquoi a été créé le Forum de Bamako qui fêtera ses 20 ans en cette année 2020.

Et c’est un « think thank » très original car, même s’il reçoit chaque année des personnalités de premier plan, il garde toujours une dimension très familiale, c’est la « grande famille » du Forum de Bamako qui a plaisir à se retrouver chaque année…

Abdoullah Coulibaly - C’est en effet un peu notre spécificité car, pour nous, il est important de se retrouver et d’évoluer avec des amis dans la convivialité et dans la franchise. Dans ce Forum il n’y a pas de langue de bois. Nous considérons que, dans une famille, chacun peut dire ce qu’il pense, dire qu’il n’est pas d’accord et le dire vigoureusement sans être traité ni de raciste ni de méchant, ni de quoi que ce soit. Ce qui fait que, chaque année, le cercle des participants grandit et s’enrichit. La crédibilité du Forum aussi.

Quelles seront donc les grandes nouveautés de cette 20e édition qui sera précédée, je crois, d’une session consacrée aux femmes et à l’entreprenariat féminin ?

Abdoullah Coulibaly - Ce n’est pas tout à fait une nouveauté car depuis longtemps on s’intéressait au genre. Mais, avec la crise que connaît le Sahel, on s’est rendu compte que la femme est l’élément déterminant pour apaiser les tensions et dénouer la crise. Pourquoi ? Parce qu’à l’origine de la crise il y a des problèmes de gouvernance territoriale. Dans le monde rural, ce sont les femmes qui travaillent le plus et sont les plus nombreuses, mais elles gagnent peu. Les problèmes d’inégalité, d’injustice et de corruption sont à l’origine de la crise. Si nous mettons les femmes au cœur de notre projet et faisons d’elles les actrices majeures de la paix et du développement, on pourra s’en sortir.

En mettant les femmes au premier plan ?

Abdoullah Coulibaly - Effectivement. On a donc décidé de faire ce Forum Genre avec les actrices du développement de l’Afrique, dans le domaine de l’agriculture singulièrement, car c’est un secteur majeur pour le Continent. A travers l’augmentation de la production et de la productivité, on va aider les femmes à accroître leurs ressources. Quand elles ont plus d’argent, que font-elles ? Les femmes financent l’éducation. Or, il n’y a pas de développement sans éducation.
Aujourd’hui, les enjeux majeurs du Continent, ce sont la démographie et le changement climatique. Et les deux conjugués font qu’il y a trop de pression sur les terres et les ressources disponibles. Conséquence, les gens sont agglutinés dans des zones où la terre devient rare et les espaces de terres arables commencent à devenir des zones d’habitation. La terre se raréfie et il est donc important – quand il y a moins d’espace d’exploitation - d’augmenter la production.

On va pouvoir donner chez nous plus de travail aux jeunes

C’est pour cela que nous mettons les femmes au cœur de nos réflexions : elles donnent en effet l’éducation, la santé et, si elles ont davantage de ressources, elles vont permettre à nos États d’avoir davantage d’excédents de production que l’on va transformer. Et, grâce à cette transformation, on va pouvoir donner chez nous plus de travail aux jeunes et, ainsi en Europe, il y aura moins d’immigrés. Car, s’ils ont plus de ressources et du travail sur place, ils n’auront pas envie de partir et resteront au pays en se disant : je suis bien chez moi !
L’autre élément important, c’est qu’à travers l’augmentation de la production et de la productivité, on va pouvoir échanger. Car on parle désormais en Afrique d’une zone de libre échange, mais pour échanger il faut des produits et, pour qu’il y ait plus de produits, il faut que ces femmes-là soient motivées. Nous les mettons donc au premier plan car les femmes sont les véritables actrices du développement de l’Afrique.

Vous repartez à Bamako car vous y êtes bien et très actif, mais comment se porte aujourd’hui le Mali ?

Abdoullah Coulibaly - On ne peut pas dire que le Mali se porte bien car il pourrait se porter mieux. Comme je suis d’un naturel optimiste, je sais que nous passerons par une phase très difficile de l’histoire de notre Nation, mais tous les pays passent par ce que l’on appelle le « cycle des nations ». Prenez l’exemple de la Grèce qui était autrefois un pays phare et qui s’est retrouvée il y a deux ou trois ans « sous ajustements structurels ». Il fut une époque où l’on disait que Rome était la capitale du monde, mais quand j’étais étudiant ici, à Paris, les Italiens étaient des immigrés. Il y a eu des moments où l’Espagne et le Portugal dominaient les Océans, mais leurs fils étaient ici aussi des immigrés. Aujourd’hui, ils sont en train de s’en sortir. Je suis donc convaincu qu’après cette passe difficile, nous autres Maliens allons nous en sortir.

Ce Forum de Bamako va se dérouler en amont du Sommet Afrique France, qui doit se tenir à Bordeaux début juin et sera consacré aux villes durables. C’est un thème que vous connaissez bien ?

Abdoullah Coulibaly - Selon le thème choisi pour notre 20e Forum - « Quelle Afrique à l’horizon 2040 ? » - qui dit évolution du Continent, dit croissance urbaine et celle-ci doit être maîtrisée. Aujourd’hui, avec le changement climatique, les villes doivent faire face à d’importants défis et l’un de ces nouveaux défis majeurs, c’est la gestion des déchets sous lesquels croulent nos villes. Il est donc urgent que nous pensions aujourd’hui à une ville productive et durable. Le Sommet de Bordeaux va y travailler et, en amont à Bamako, nous allons redonner quelques éléments importants du contexte général des villes durables qui seront versés à ses travaux. Comme une répétition générale, en somme.

Ce thème crucial de l’urbanisme fut d’ailleurs celui du Forum de Bamako en 2018…

Abdoullah Coulibaly - Exactement, nous avons déjà traité la problématique de la croissance urbaine car, aujourd’hui, les villes qui ont la plus grande croissance au monde se trouvent paradoxalement en Afrique. Nos pays ont bien souvent des problèmes d’aménagement du territoire car, quand l’on fait des plans d’urbanisation, ceux-ci ne sont toujours pas respectés. On crée ainsi des désordres et, avec la croissance démographique que nous connaissons, cela crée des problèmes d’insécurité majeurs. Il est bon de maîtriser la croissance urbaine parce que ces villes d’un million d’habitants et plus, bien encadrées et maîtrisées, peuvent devenir demain des pôles de développement. C’est pourquoi nous y avons déjà longuement réfléchi et travaillé il y a deux ans.

Quand on voit un tel ressentiment au Sahel, il faut le traiter au plus vite

Un inquiétant ressentiment anti-français se développe à Bamako, Niamey et Ouagadougou. Que vous inspirent ces manifestations, où la France est accusée de tous les maux, et cette véritable campagne de « French bashing » ?

Abdoullah Coulibaly - Quand on voit un tel ressentiment au Sahel, il faut le traiter au plus vite. Personnellement, je crois que cela va se dissiper pour la simple raison qu’entre parties raisonnables on ne peut que s’asseoir et se poser la question : pourquoi tout cela ? Comme je le dis souvent, entre l’Europe, la France et l’Afrique, nos destins sont liés... malgré ces ressentiments. Nous autres Africains avons besoin de la France et de l’Europe, mais la France a aussi besoin de l’Afrique qui est sa profondeur stratégique.
Un élément économique et démographique simple nous l’explique : les gens ici commencent à avoir des soucis pour leurs retraites car le nombre d’actifs est en train de diminuer. La population est inquiète. C’est l’Afrique qui peut lui apporter cette dynamique économique, donner à l’Europe une nouvelle zone d’expansion économique et donner aux Africains eux-mêmes des perspectives pour rester là-bas et y trouver leur bonheur. Il nous faut donc nous asseoir pour en discuter entre nous. Nos destins sont liés.

D’où la demande du Président Emmanuel Macron aux Africains de « clarifier » leurs positions ?

Abdoullah Coulibaly - Votre Président l’a dit et, même s’il a été maladroit dans la méthode, sur le fond je le comprends. Quand vous venez faire tuer vos concitoyens et vos soldats pour des Africains et qu’après on vous insulte, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas et un manque évident de communication. Et ce manque de communication est source de suspicions. Les populations africaines pensent que la France, c’est la France de Napoléon qui a tout et peut tout faire. Et, si aujourd’hui, il y a chez nous des attentats et des tueries dans l’armée, c’est que la France n’a rien fait ! Car elle peut empêcher tout cela : avec les drones et les satellites, elle peut voir une mobylette ou une fourmi bouger. C’est un problème de perception !
De surcroît, la présence – économique et militaire - de la France au Sahel n’est pas du goût de tout le monde. Il y a des acteurs qui ne veulent pas voir la France dans la sous-région et qui, à travers les réseaux sociaux, manipulent l’opinion et la population. Quand on voit aujourd’hui qu’à travers les réseaux sociaux certains pays comme la Russie ont pu interférer dans des élections aux États-Unis, ne soyez pas étonnés que les Africains puissent être manipulés.

Mais ce ressentiment est encore plus profond au Mali ?

Abdoullah Coulibaly - L’autre élément à l’origine de ce ressentiment, c’est en effet l’histoire de Kidal. Le fait que la France ait libéré, grâce à l’opération Serval en 2013, l’ensemble des zones conquises par les djihadistes et s’est arrêtée à Kidal où sont les indépendantistes. C’est seulement à Tombouctou que vous vous êtes rendus compte que d’autres forces djihadistes ont chassé les gens du MNLA de Tombouctou et ont pris le contrôle de tout le Nord. Et ils se sont rendus compte qu’ils ont été plus ou moins dupés. Du coup, cela a créé la suspicion. Comme des généraux et des diplomates français disent eux-mêmes que la France a fait une erreur à Kidal, une partie de la population malienne leur emboîte le pas en soulignant : « Si vos propres généraux et diplomates le disent, c’est que c’est la vérité... ».
Mais, après Abidjan, le Président Macron est allé fin décembre à Niamey pour présenter ses condoléances et clarifier les positions des uns et des autres. Car il faut être réaliste : nos destins sont liés. Et le général Lecointre, chef d’état-major des armées françaises, l’a dit avec intelligence : « La France ne va pas partir ». Pourquoi ? « Si le Sahel saute, le feu est en Europe et en France . Nous n’y avons pas intérêt ». Et nous non plus !

L’opération Barkhane n’a-t-elle pas cependant montré ses limites au Sahel ?

Abdoullah Coulibaly - Elle a, en effet, montré ses limites pour la simple raison que l’on a mis davantage l’accent sur le militaire que sur le développement. Or la cause profonde de la crise, ce sont les problèmes d’inégalité, de pauvreté et de corruption. Les djihadistes se fondent dans la population et, si pour réprimer les djihadistes, les soldats de Barkhane ou de nos armées locales tuent des civils, cela augmente le ressentiment de la population contre l’opération. Alors que les djihadistes, qui sont très intelligents, viennent par derrière et vont donner soins et nourriture à la population qui va finir par penser que ce sont eux les gentils et que les militaires sont les méchants. Et elle va finir par prendre parti pour les djihadistes au lieu de les dénoncer. Car, dans la crise que nous vivons, le premier rempart contre les djihadistes, contre cette insécurité et cette guerre asymétrique, c’est la population. Mais, quand cette population est frustrée, elle ne remplit plus ce rôle crucial et indispensable... Il est donc urgent et important que non seulement la force Barkhane, mais tous les pays du Sahel mettent l’accent sur la dimension développement. Faute de moyens, la stratégie de Barkhane a effectivement montré ses limites !

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POUR EN SAVOIR PLUS : www.forumdebamako.com

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