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#AIFA2019 – Karim Zine-Eddine (Paris Europlace) : « L’Afrique a de nombreux défis à relever pour attirer des investisseurs de longue durée pour ses infrastructures »

6 décembre 2019
De gauche à droite : Karim Zine-Eddine, directeur des Études de Paris Europlace ; Khaled Igué, président du Club Afrique 2030 ; Marie-Laure Mazaud, Directrice générale déléguée de STOA ; Christian Jabre, responsable Financements structurés chez KPMG France. © JLA
Faute de capacités propres suffisantes pour financer ses énormes besoins d’infrastructures, l’Afrique doit séduire les investisseurs internationaux. Mais, le continent ne compte pas assez de projets suffisamment aboutis pour être « investissables ». Éclairage, avec Karim Zine-Eddine, directeur des Études à Paris Europlace, la place financière parisienne.

« Quelles stratégies et ressources pour financer l’accélération des infrastructures en Afrique », tel était le thème d’une table ronde tenue lors de l’Africa Investments Forum & Awards 2019 (AIFA) mercredi 4 décembre à Paris. Un événement organisé par Leaders League (éditeur notamment de Décideurs Magazine), qui a réuni au Pavillon d’Armenonville plus de 700 leaders de premier plan des secteurs public et privé. C’est dans ce contexte que Karim Zine-Eddine, directeur de l’Africa FinLab de Paris Europlace, répond à nos questions.

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Propos recueillis par Jean-Louis Alcaide, AfricaPresse.Paris
@jlalcaide1 | @PresseAfrica

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Comment stimuler le développement des infrastructures en Afrique ?

Karim Zine-Eddine - Les besoins en infrastructures en Afrique sont énormes  : la croissance africaine est assez forte depuis plusieurs années et le continent s’urbanise, avec un exode rural assez fort. On estime que plus de 1 milliard d’Africains habiteront demain dans les grandes villes. L’Afrique a une classe moyenne qui se développe et a besoin de routes, d’autoroutes, de chemins de fer, etc. Dans les années à venir le besoin est donc massif en infrastructures de toute nature : ponts, autoroutes, télécoms, énergie, accès à l’eau, etc.

Selon les chiffres de la Banque africaine de développement (BAD), les besoins annuels de financement des infrastructures en Afrique oscillent entre 130 et 170 Md$ pour les quinze prochaines années. Or, seule la moitié est aujourd’hui assurée. Pour l’autre moitié, il va falloir la lever sur les marchés financiers auprès du secteur privé, en développant des outils, des solutions de financement, tant au niveau local qu’en attirant les investisseurs internationaux.

Vous en appelez au privé, mais les entreprises, les investisseurs ont une aversion bien connue au risque. Comment résoudre ce problème ? Comment « dérisquer » l’Afrique ?

Karim Zine-Eddine - Tous les pays africains sont aujourd’hui conscients de cette situation. Le secteur privé ne peut pas financer tous ces besoins en infrastructures. Sur les 54 pays africains, 49 se sont dotés d’un cadre de PPP (partenariats public-privé) pour attirer le secteur privé, notamment international. Mais celui-ci a besoin d’investir dans des infrastructures durables dont le financement soit soutenable. Autrement dit, il faut avoir les moyens de financer non seulement la construction de l’infrastructure, mais aussi de la financer durant toute sa vie, durant les 15, 20 ou 30 années de son fonctionnement. Et c’est là où cela devient compliqué, où l’Afrique a de nombreux défis à relever pour attirer des investisseurs de long terme capables d’investir sur la longue durée.

Un problème

Beaucoup d’acteurs travaillent sur ces sujets là. A travers MIGA (l’Agence multilatérale de garantie des investissements, ndlr) et l’IFC (Société financière internationale, ndlr), la Banque mondiale est mobilisée, ainsi que les banques multilatérales pour jouer les contreparties car, en étant présentes dans les investissements, elles attirent les investisseurs privés. En revanche, il y a un problème : on estime aujourd’hui qu’il n’y a pas assez de projets suffisamment structurés et organisés pour être « bancables », c’est-à-dire « investissables ».

Alors, justement, comment surmonter cette difficulté de la faible « bancabilité » des projets en Afrique ? Une réalité que vous avez rappelée lors de la table-ronde...

Karim Zine-Eddine - Oui, c’est une réalité très concrète. Tous les intervenants de tout à l’heure l’ont également confirmé. Une première solution, très claire, c’est de travailler sur les compétences humaines, ce qu’on appelle les « capacity building », dont la faiblesse est récurrente. Il faut vraiment former localement des gens aux financements, aux marchés de capitaux, à la conduite de projets, à la réalisation de projets, à l’organisation des appels d’offres et au suivi des projets durant toute leur vie, toute leur exploitation.

Développer des « outils d’atténuation des risques »

Il faut également créer de véritables marchés des capitaux qui soient profonds, capables de mobiliser l’épargne, pour permettre aux investisseurs souhaitant lever des fonds de pouvoir le faire localement, en monnaie locale ou en devises. Et puis, il faut travailler sur un autre aspect qui concerne plus spécifiquement l’Afrique : la perception par les investisseurs internationaux du risque Afrique. Celui-ci est surévalué par les analystes internationaux en charge de la notation de l’Afrique et des projets africains.
À cet égard, il faut impérativement développer ce que l’on appelle des « outils d’atténuation des risques » qui permettent de rendre les risques moins importants qu’il n’y paraît.

Mais le Continent a tout de même une image d’instabilité, pour un certain nombre de pays, et une image de corruption pour d’autres...

Karim Zine-Eddine - Il existe deux types d’instabilité, si j’ose m’exprimer ainsi. En fait, il y a l’instabilité politique, en effet. C’est un risque qui est intégré, mesurable, palpable. Et puis il y a d’autres risques, par exemple financiers, liés à la volatilité de la monnaie locale.

Aujourd’hui, certains acteurs interviennent sur ce type de risques pour les absorber, comme MIGA. Concrètement, cette filiale de la Banque mondiale émet de la dette en monnaie locale, pour permettre aux investisseurs internationaux de s’endetter auprès de ces institutions et non pas directement avec le pays concerné. Il existe donc des outils qui se développent et encore d’autres à créer, à imaginer. En revanche, plusieurs études montrent qu’en Afrique, le risque n’est pas plus élevé que dans d’autres pays ou d’autres continents émergents.

Comment percevez-vous la volonté des Chinois de créer la fameuse Route de la soie ? Est-ce une menace pour la France, pour l’Europe et pour l’Afrique elle-même ?

Karim Zine-Eddine - La Route de la soie concerne d’abord en bonne partie l’Asie et, en effet, certains pays africains. Mais ce n’est pas le cœur du réacteur. Il faut voir les choses de manière plus structurelle et globale en Afrique. Le continent a besoin d’infrastructures de qualité, une notion sur laquelle travaillent justement les pays du G20.

Pour beaucoup d’investisseurs internationaux, ce sont d’ailleurs des critères de « go / no go » pour décider. Grosso modo, ces critères sont au nombre de cinq : les projets doivent être durables ; il faut avoir une soutenabilité et une durabilité des financements - ce que j’évoquais tout à l’heure - durant toute la durée de vie de l’infrastructure ; celle-ci doit créer de l’emploi localement ; il faut mettre en place un transfert de technologie.

Transfert de technologie

Aujourd’hui, on voit beaucoup de projets qui émergent de cette nature, comme la ligne à grande vitesse construite au Maroc, entre Tanger et Casablanca, la première LGV en Afrique. C’est une construction réalisée par Colas, avec transfert de technologie, formation de populations locales et prise en considération des critères environnementaux et sociétaux.

Ces critères-là sont de plus en plus considérés par les investisseurs. En outre, l’investissement d’impact (impact investing) est de plus en plus un moteur pour conduire les financements vers l’Afrique. Le continent a d’ailleurs tout intérêt à travailler sur ces thématiques pour attirer les investisseurs internationaux en leur montrant que ces infrastructures ont un impact direct localement, mais aussi sur la population, sur l’environnement et sur la région tout entière.

Comment Paris Europlace se mobilise-t-elle afin d’impulser de nouveaux instruments de financement pour l’Afrique ?

Karim Zine-Eddine - Pour la première fois, nus avons intégré le financement des infrastructures en Afrique parmi nos grands sujets à traiter. Nous allons bientôt publier un rapport traditionnellement consacré aux questions d’infrastructures, dans lequel tout un chapitre est dévolu à l’Afrique. Nous avons réalisé ce travail avec l’aide d’acteurs locaux, très concrets, qui interviennent en Afrique, mais aussi avec l’audition d’acteurs multilatéraux et internationaux, comme Banque mondiale et IFC, MIGA, etc., pour voir comment eux-mêmes peuvent se mobiliser et accompagner le financement des infrastructures en Afrique.

C’est une mobilisation très forte, très concrète et, de plus en plus, nous faisons la promotion de l’Afrique. Nous avons même été approchés par plusieurs pays africains qui viennent échanger avec nous sur comment rendre leurs projets bancables et les faire émerger auprès des investisseurs internationaux, en particulier européens.

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